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HISTOIRE DE LA REUNION - Histoire du Port de Saint-Pierre

        H i s t o i r e   du   Quartier et  du  Port

 de  SAINT- PIERRE



 Navigation entre chapitres

Port de Saint Pierre


       

      Intimement liée pendant deux siècles au développement de la Colonie qui était en voie de gestation, l 'Histoire du Quartier et du¨Port; de Saint Pierre est riche de rebondissements et pleine d'enseignements et c'est ce qui nous pousse à vous la conter au fil des péripéties qui ont émaillé l'élaboration du projet et sa réalisation du havre.

        Prologue

        Suivant le modèle de ce qui s'est passé en Méditerranée, dès que les hommes ont commencé à utiliser l'onde amère pour transporter des marchandises de leur lieu de production à celui de leur consommation, les marins l'ont fait au plus près des côtes et la taille de leurs esquifs leur permettait de les mettre au sec chaque soir. Par la suite ils s'enhardirent à traverser des bras de mer et à se diriger la nuit suivant les étoiles qu'ils avaient appris à reconnaître, mais pendant de longs siècles ils ne naviguèrent que pendant la bonne saison pour éviter le courroux des éléments déchainés.

        Lorsque la science navale permit la construction de bâtiments beaucoup plus grands et lourds qui ne pouvaient plus être mis au sec facilement, les navigateurs se sont mis à la recherche d'abris naturels où ils pouvaient construire quais  et/ou appontements et magasins pour manutentionner et abriter les marchandises en transit. C'est ainsi que le Lacydon de Marseille et le Lympia de Nice servent encore de ports.

        Dans cette logique, lorsqu'il fut question de créer pour la nouvelle Compagnie Royale des Indes un point d'attache spécifique, c'est sur une lande inculte et déserte, à l'embouchure du Scorff que le 31 Aout 1666 le Directeur Denis Langlois établit le chantier du  « lieu d'Orient », qui devint par la suite le port de Lorient. «  La lande dite du Faouëdic formait une sorte de presqu'île qui, sur la rive droite du Scorff, s'avançait au devant du promontoire qui séparait cette rivière et le Blavet à leur confluence » selon Jules Sottas

        Mais en attendant deux flottes furent armées par la Compagnie:

        Préparée au Havre, à La Rochelle et à Saint Malo, une première escadre sous l'autorité du Sieur de Beausse, Président du Conseil de la France Orientale, quitta Brest le 7 Mars 1665. La flûte Le Taureau, capitaine Kercadiou en faisait partie et déposa à Saint Paul au mois de Juillet suivant Etienne Regnault qui, avec ses 20  « infirmiers » remit en forme 200 malades, qui continuèrent ensuite vers Fort Dauphin.

        Une seconde flotte, sous les ordres de François de Lopis, Marquis de Mondevergue, comprenant 10 navires et 2000 personnels dont 32 femmes, partit de La Rochelle le 14 Mars 1666. Elle fut retardée au Brésil et n'arriva à Fort Dauphin que le 10 Mars 1667 après être passée à Bourbon où de nouveau 200 malades purent être remis sur pieds et où demeurèrent les 5 femmes survivantes. Fort Dauphin était dans un état lamentable et les colons désespérés. Mondevergue réorganisa le poste et y regroupa les colons qui avaient été implantés à Galemboulle, à la baie d' Antongil et à l'Ile Sainte Marie. Le 27 Octobre 1667 il fit partir pour l'Inde un premier convoi de trois navires, dont le Saint Jean Baptiste, qui ,déposa Caron à Surate le 13 Janvier 1668

        Les nouvelles provenant de ces premières expéditions parurent désastreuses aux Directeurs qui supplièrent Louis XIV de les décharger de la colonisation de l'Ile Dauphine, ce qui fut accepté aux mois de septembre-octobre 1669 . Ils avaient une telle peur de Madagascar qu'ils interdirent à leur navires d'y aborder dorénavant et leur ordonnent de se rendre directement en Inde en passant par le Canal de Mozambique avec ou sans escale à Anjouan. Caron avait réussi à établir à Surate une factorerie prospère et à créer des comptoirs sur la côte de Malabar, de Coromandel (Masulipatam ) et au Bengale ( Chandernagor). Grâce à François Martin , qui fut un grand administrateur, Pondichery deviendra l'établissement principal. Précisons que si, en 1643,  de Pronis avait choisi le pays Tanosy pour créer le Fort Dauphin, c'est parce qu'il ;possédait la seule rade un peu abritée au sud est de la  Grande Ile    . Il faudra attendre 2008 pour qu'un port y soit creusé

        Mascarin

        Roger Théodora a établi récemment que c'est tout a fait par hasard que le 9 Février 1504 le Capitaine Portugais Peteira avait été le premier européen à découvrir notre île: Pris six semaines plus tôt par une tempête au large du Cap de Bonne Espérance, il avait été entrainé à l'aveuglette jusqu'aux basses de l' Archipel des Cargados Carajos. Faisant route vers Madagascar il se retrouva devant notre Saint Denis , alla mouiller à Saint Paul et baptisa cette terre nouvelle pour lui Santa Apelonya

        Selon Albert Lougnon,  « pendant plus d'un siècle, c'est à peine si on mentionne Sainte Apolline dans les chroniques portugaises, hollandaises et anglaises pour noter la fraîcheur de ses sources, la densité de ses forêts, l'abondance prodigieuse de ses tortues et la salubrité de son air. Toute petite, dépourvue de ports, dénuée à première vue de plantes à épices, vide d' habitants, Mascareigne, ou Mascarin comme on disait encore, n'intéressait personne. De rares navires, manquant d'eau ou de bois à brûler, ou encombrés de scorbutiques, y faisaient escale de temps à autre et abandonnaient sur le rivage des chèvres et des porcs dont le croît suppléerait dans une relâche à venir au défaut de mammifères de la faune locale »

        Etienne de Flacourt, qui avait succédé à de Pronis au Fort Dauphin en 1646 avait constaté le magnifique état de santé des 12  «  ligueurs » qui y avaient été exilés par son prédécesseur: il vit immédiatement l'intérêt de cette ile déserte comme sanatorium; il en fit prendre possession, en dressa la carte sur les indications de ceux qui y avait séjourné et qui s'étaient établis sur les bords de la Rivière Saint Jean au lieu dit Quartier Français. Pour signaler leur présence ils avaient aussi planté un  « Mât «  dans la grande rivière éponyme. En 1654, il incita aussi le colon Thaureau, avec lequel il avait eu des différends à aller s'y établir avec quelques compagnons, mais ce premier groupe ne résista pas à une succession d' ouragans qui détruisirent leurs « plantages »   et leurs cases. Trompés par le capitaine pirate Gosselin, qui leur avait annoncé que le Fort Dauphin n'existait plus, ils montèrent à bord du Thomas Guillaume pour regagner l'Europe et se retrouvèrent à Madraspatam en Inde. Et l'île redevint déserte jusqu'à la venue en 1663 de Louis Payen , Jean Mousso, des soeurs Caze et de leurs compagnons. Ce sont ces derniers qui accueilleront Regnault et ses  « infirmiers ».

        L'escadre de Perse

        En dépit des objurgations des Directeurs de, la Compagnie, Louis XIV n'avait pas renoncé à ses vues grandioses sur la  « France Orientale ». Il décida  de se substituer à la Compagnie défaillante : le gouvernement songea à envoyer une escadre aux Indes pour appuyer, au besoin par la force,  l'installation de la Compagnie . Jacob Blanquet de Lahaye, Colonel du régiment de La Fère, fut investi de cette tâche et il parut convenable de le charger de reprendre possession, au nom du Roi, de Madagascar et de Bourbon. Il reçut,donc en conséquence les provisions de  « gouverneur et lieutenant général pour le Roi en l' Ile Dauphine » Le titre de  « Vice     Roi des Indes » s'y ajouta le 3 Janvier 1670.

        L'escadre, officiellement dénommée « Escadre de Perse », sortit de Rochefort le 29 Mars 1670. C' était un armement considérable composé du Navarre, vaisseau amiral, de quatre autres vaisseaux: le Triomphe, le Jules, le Saint Jean de Bayonne et le Flamand; d'une frégate la Diligente; de trois flûtes: l'Europe, l'Indienne et la Sultane; auxquels s'ajoutèrent trois vaisseaux armés par la Compagnie:le Dauphin Couronné, le Phénix et le Vautour. L'ensemble fit route de Belle Ile le 11 Avril 1670 et parvint  à Fort Dauphin le 23 Novembre suivant.

        Déçu à Madagascar, où assailli d'ennuis il souffrit de la fièvre, l'Amiral reprit la mer au mois d' Avril , parvint à Bourbon le 1er Mai suivant et les 5 navires mouillèrent à Saint Denis, en face de la résidence de Regnault (Immeuble du Barachois). ; Il prit possession de l'île, fit publier des ordonnances,  «  fit très expresses défenses d'y chasser, quoiqu'elle soit remplie d'une grande quantité de gibier »  nous dit Dubois. Il fit partir le Saint Jean de Bayonne, l' Indienne et le Saint Jacques pour Antongil et Galemboulle chercher du riz pour sa flotte qui était courte de vivres. Et le 22 Juin il retourna à Fort Dauphin après avoir remplacé Regnault par La Hure

        D'un caractère dur, emporté, violent, ce dernier ,ne tarda pas à mécontenter tout le monde en maintenant l'interdiction de la chasse et en faisant fusiller et écarteler Véron, un employé de la Compagnie qui s'était permis de lui adresser quelques observations. La plupart des colons, abandonnant leurs plantations, s'enfuirent dans les bois. Ce furent les  « quivis »

        La parade de Lahaye en Inde finit en désastre et le 27 Août 1674 les Malgaches massacraient plus de la moitié des colons de Fort Dauphin. Sa flotte ayant été anéantie par les Hollandais, trois ans plus tard Jacob de Lahaye fut ramené par ceux-ci à Bourbon. Il releva La Hure de son commandement, envoya Gilles Launay sonner de l' encive pour rassembler les colons dispersés, fit reconnaître d'Orgeret comme nouveau Gouverneur et lui adjoignit de Fleurimont. Il fit relever ensuite pour Fort Dauphin où il constata que le fort avait été détruit et que les canons gisaient sans affût. Redoutant le pire, il alla rendre compte à Paris.

        A sa grande surprise, il fut reçu avec bienveillance par la Roi Soleil, qui lui confia un nouveau commandement  en Lorraine. « Le triomphe de Nimègue balaya ces ombres » nous dit Albert Lougnon  « De quelques années il ne sera plus question de Madagascar ». Abandonnée de la Compagnie et du Roi en 1680, à la mort de Fleurimont, qui avait remplacé décédé de chagrin devant le pullulement des rats  « et leur fureur croquante », les habitants ,imposèrent à leur pasteur, le Père Bernardin, la charge de les gouverner.

        Mémoire de Regnault

        Dans un Mémoire rédigé à Surate, où l'avait envoyé en 1671 Jacob Blanquet de Lahaye, Etienne Regnault, premier commandant de l'île Bourbon ( Juillet Août 1665- Juin 1671) après s'être plaint à la fois du  recrutement de ses  « infirmiers » ( pauvres gens espérant convertir leur misère en bonheur) et du manque d'outils et de  « plantages » (qu'il a faits venir par la voie de ses amis); il constate la présence ce cannes à sucre (des plus belles), de riz, de blé, de tabac, de vigne (2000 pieds) d' aloës et de bois ( mais pas de café). Il insiste sur la nécessité d'envoyer des ouvriers ( charpentiers, menuisiers, maçons, taillandiers, serruriers , vanniers, charbonniers, cordiers etc) , des filles à marier et de recruter des familles plutôt que de célibataires. En ce qui concerne la traite à Madagascar ( formellement interdite) il recommande d'éviter la côte des Matatanes au Cap Saint Vincent ( car les habitants ont été aguerris par les Français et seraient difficiles à réduire) et de rechercher la main d'oeuvre plutôt à Galemboulle ou à Antongil

        Il fait l'éloge de l' « anse » de Saint Paul qui est un bon mouillage avec un étang poissonneux, mais  « le connaissant incommode »( probablement souvent encalminé) il a fait dès 1667 établit quelques habitants sur les bords de la Rivière Sainte Suzanne et en 1669 il vint lui-même résider à Saint Denis, au nord,  « habitation qu'il est nécessaire de continuer, commencer la première demeure du Gouverneur que l 'on y enverra...et y faire des magasins ». « C'est en ce lieu en 1671 que M. Delahaye dressa la plan d'une forteresse »  Note:C'est la pierre gravée qui est scellée dans le vestibule de l'Hôtel de la Préfecture de Région. Et il termine ainsi: «Quand les affaires seront un peu établies...on pourra faire des barques de 30 à 40 tonneaux pour aller à la côte de Madagascar ou d'Afrique à condition d'avoir « des pilotes pour les conduire »

        Dans son optique «  pour les vaisseaux que l'on envoie de France en Inde, à condition de partir en Janvier, Février ou Mars, il n'y a point de terre pour faire aiguade que le Cap de Vert d'où l'on va assez facilement à l'Isle de Bourbon, où l'on arrive dans une belle saison et convenable pour y séjourner un temps raisonnable, rétablir la santé des malades et rafraîchir les personnes saines, pour ensuite repartir et arriver à Surate après le temps dangereux »

        Le Père Bernardin

        Le Père Bernardin est arrivé de Pondichery en 1676 par le Saint Robert, en même temps qu Françoise Chatelain et que Gaspard Lautret notamment, pour remplir les fonctions curiales. A la mort de Fleurimont il fut investi par la population de la charge de Commandant. En 1686, il passa le gouvernement à Drouillard et s'embarqua au mois de Novembre sur le Saint François d'Assise pour demander des secours pour la Colonie. Il réussit à voir Louis XIV à Versailles. La mort le surprit en pleine mer en 1689 alors qu'il regagnait Bourbon à bord du Saint Jean Baptiste en compagnie de Habert de Vauboulon, du Père Hyacinthe, d'Augustin Panon, de Jacques Auber etc.  Son Mémoire a été rédigé en 1687 

        Selon Albert Lougnon, «  le premier dénombrement de la population, en 1686, révèle la présence de 269 personnes. En 1697, il y en avait 488 et e 1709, 894: femmes, enfants et esclaves compris. C'était une pittoresque collection d'épaves. Quelques uns étaient des «  débris de Madagascar », ayant survécu à la ruine de Fort Dauphin et au long périple qui les avait conduits de la grande île en Afrique Orientale, de l'Afrique dans l'Inde et de l'Inde à Bourbon. D'autres encore étaient restés là par hasard, soit que leur état de santé ne leur eut pas permis de rouler davantage, soit qu'ils eussent rompu, volontairement ou non, avec leurs compagnons de voyage, des  « flibustiers » comme eux. Il n'y avait pas que des Français. Indépendamment de quelques esclaves -même pas la moitié du total en 1709 – tirés un à un de Madagascar ou de l'Inde et vendus par des navires de passage, l'île servait encore de refuge à des Anglais et à des Hollandais. Toutes les femmes n'avaient pas la peau noire. On comptait quelques Portugaises des Indes, plus ou moins bronzées, mais aussi des femmes blanches d' Europe. Le métissage, assez avancé en dépit du préjugé et de toutes les prohibitions officielles ( notamment l'article 20 de l'ordonnance publiée par de Lahaye le 1er Décembre 1674), n'était pas total ».

        Mémoire du Père Bernardin

        Le Père se plaint de la mauvaise volonté des noirs de Madagascar, qui sont « en assez petit nombre » mais qui à l'exemple de leurs compatriotes de Fort Dauphin, sont persuadés avoir « assez de ruses et de forces » pour venir à bout des Français de l'Ile Bourbon. Il signale que M. d' Orgeret, puis Monseigneur de Fleurimond ont dû leur faire la chasse.

        Il donne ensuite une description de la peuplade: «  Le peuple de l'Isle est composé présentement de différentes nations: en premier, des François et des Françoises, dont il y a dix familles, qui montent avec leurs enfants au nombre de 53 personnes; ensuite des François et des Portugaises des Indes, dont il y a douze familles qui sont 66 personnes; en troisième lieu, de François et de Négresses de Madagascar, dont il y a 14 familles, qui sont 78 personnes; quatrièmement, de Nègres et de Négresses de Madagascar, dont il y a 8 familles avec leurs enfants. Il y a deux hollandois, dont l'un a épousé une Françoise et l'autre une Négresse. Il y a aussi seize noirs de Madagascar et 12 noirs indiens »

        Il signale la culture de tabac ( dont on a vendu à un interlope le Mercador du Bengale, qui l'a trouvé fort bon) de coton, de cannes à sucre (d'une grande douceur et d'une grosseur merveilleuse.), de citrons, oranges, pamplemousses,figues ,ananas et melons d'eau, de froment, riz, maïs, orge et légumes de saison, mais ne parle pas de café.

         « Il y a trois endroits différents où demeurent les habitants: l'un s'appelle Sainte Suzanne, l'autre Saint Denis, distance de 5 lieues; le dernier s'appelle Saint Paul, distant de Saint Denis de 7 lieues et de Sainte Suzanne de 12 lieues » . C'est pourquoi il faudrait deux ou trois prêtres pour le moins « tant pour la consolation de l'un et de l'autre que pour secourir le peuple dans les occasions

        Enfin il s'intéresse aux activités maritimes: « Les vaisseaux qui sortent d'Europe pour l'Asie » peuvent sans passer par le Canal de Mozambique et faire escale à Anjouan y trouver les  « rafraichissements » souhaités et arriver à Surate à temps pour éviter «  la houragan de la coste de Malabar ». Les vaisseaux qui viennent de l'Asie pour l'Europe « n'ont pas beaucoup de retardement de passer par l' Isle Bourbon que par le Cap de Bonne Espérance où le Hollandois vendent extrêmement cher tout ce qu'ils donnent aux Nations Estrangères » Il n'y a rien à craindre au nord de l'île après la lune de Février. Le meilleur endroit pour la sûreté des navires est Saint     Paul et il arrive  à notre sujet:

        « Rivière d'abord- Il y a un petit lieu, appelé la Rivière d 'Abord, qui est assez facile à bonifier pour y faire hiverner quelques barques de 50 tonneaux »

        Et il termine en écrivant «  J'ai appris, depuis ma sortie de l'Isle de Bourbon, que pour certain il y estoit resté 22 Hollandois sortis d'un navire anglois Corsaire qui y avait relasché pour se rafraîchir. Mais il est à remarquer que le séjour de cette sorte de gens y est fort préjudiciable, tant le libertinage est grand et comme naturel aux Hollandois qui ont demeuré tant soit peu dans les Indes »

        Ce Mémoire nous apprend donc que malgré l'interdiction il y a déjà un peu de commerce avec les interlopes, que des forbans ( qualifiés de corsaires) viennent  s'y rafraîchir et  que c'est une occasion de libertinage. Il n'y a aucune raison de penser que les flibustiers européens venus des Caraïbes et qui selon Auguste Toussaint auraient commencé à fréquenter l'île depuis 1685 se soient comportés autrement.                 Abandonnés par la Compagnie et par le Roi il est incontestable qu'une partie des colons fut heureuse de trouver des  visiteurs qui « payaient » leurs rafraîchissements, qui appréciaient le frangourin et perdaient au jeu avec libéralité.

        Il est certain que lors de son entrevue avec  Louis XIV , le Père Bernardin a fait part au Roi Soleil du désir des « anciens » de se faire attribuer en concession les terres que certains occupaient depuis plus de 20 ans et c'est pourquoi le Gouverneur qui leur fut envoyé n'était pas un militaire mais, selon le Père Barassin,  un conseiller  le sieur Henry Habert de Vauboulon qui se proclamait «  Juge en dernier ressort et en toutes matières » et qui, s'étant rendu compte de la richesse de certains, voulut avoir en sus de sa part légaledes sommes  « en deniers sonnants » à l'occasion de la rédaction des titres de propriété roturière et censive.

        Comportement des futurs administrés de Vauboulon

        Une partie des colons venait de Fort Dauphin, et personne n'ignorait probablement qu'en 1646 leurs devanciers n'avaient pas hésité à jeter en prison leur commandant de Pronis . Ce dernier n'avait été délivré d'une situation ignominieuse que par l'arrivée d'un navire de la Compagnie de Madagascar. Et c'est ainsi que retournant le compliment il avait fait exiler à Mascarin les 12 principaux « ligueurs »

        Pour faire descendre Vauboulon, le Père Hyacinthe, le fiscal Firelin, Augustin Panon, Jacques Auber, Jean Gruchet etc le Saint Jean Baptiste avait abordé à l'anse de Saint Paul    . ?Selon Lucile de Villèle, «  la longueur du voyage ( 200 jours) et l'influence néfaste du Tropique avait largement eu le temps de s'exercer au détriment de leur humeur ». En bref la promiscuité et l'inconfort avaient suscité une violente inimitié entre le Gouverneur, le Pasteur et le Fiscal qui allaient être les protagonistes du drame.

        Le Saint Jean Baptiste, petit navire de 150 tonneaux qui avait appareillé du Port Louis (Lorient) le 4 Mai 1689 avec une petite cargaison de  22,174 livres était resté après son déchargement encalminé à Saint Paul et y avait péri corps et biens dans un ouragan le 31 Décembre 1689. Furieux, les Directeurs ne voulurent plus utiliser Mascarin comme escale  «  n'y ayant nul abri, mauvais ancrage, des courants affreux ».

        Habert de Vauboulon, qui était probablement au courant du trafic déjà établi avec les  « gentilshommes de fortune », car à cette époque sans moyens de communication autres que les navires, il semble que l'essentiel des nouvelles circulait avec rapidité, avait accepté cette mission lointaine pour s'enrichir et non pour porter assistance à des habitants qui selon Antoine Boucher ( Mémoire de 1710), en ce qui concerne les « antiens » qui avaient été envoyés à Madagascar comme soldats ou parce qu'ils « savaient quelque métier » ne connaissaient ni lire ni écrire, avaient fait de leurs enfants «  des bêtes féroces,  des débauchés comme eux, auxquels ils n'avaient donné aucune éducation, qui avaient été élevés  « dans une honteuse oisiveté et une paresse crasse ». Leur administration se serait traduite par la disparition «  d'une quantité prodigieuse et innombrable de gibier comme flamants, ramiers, tourterelles, sarcelles, poules d'eau, oies et canards sauvages, corbigeaux, alouettes, bécassines, merles, huppes, et autres ». Et Boucher ajoute que leurs relations avec les  « fourbans » avait transformé l'île en un asile qui porte aujourd'hui «  l'infâme titre de Repaire à Voleurs »

        Hébert, Directeur de la Compagnie, qui fit escale à Bourbon du 28 Avril au 28 Mai 1708 écrit de Pondichéry à ses collègues parisiens  « Il paraît, par les prêts qui nous ont été faits, que les habitants ont de l'argent; et quoiqu'on m'ait vanté qu'ils n'en avaient plus, j'estime qu'il peut encore y avoir plus de 200 mil écus entre ,tous les habitants, et il faut bien qu'il y en ait puisqu'ils se vendent les uns aux autres ce qu'ils peuvent avoir besoin aussi cher même qu'au Chily et au Pérou. Les flibustiers auxquels on a donné pratique, qu'on dit que cela a été par force pour éviter leur destruction, y ont fait cet avantage, mais en même temps y ont causé du préjudice par la chèreté qu'ils ont mis dans l'île, et qu'ils ont accoutumé les Créoles au jeu, s'en étant trouvé qui ont mis jusqu'à mil écus sur une carte. Cela les rend aussi paresseux, et quand ils ont perdu leur argent ils volent les autres pour vivre » Note: on est très loin du tableau idyllique du temps  « lontan »

        Caballe et mise aux fers du Gouverneur

        Selon Lucile de Villèle dans  «Les passagers du Saint Jean Baptiste , «L a Compagnie avait laissé les colons, alors fort peu nombreux, s'établir à leur gré sur des parcelles de terre dont ils jouissaient comme propriétaires, quoique la propriété ne leur en eût été reconnue par aucun titre »( Ce ne devaient être que des  «  infirmiers » et aucun Registre d' Insinuations analogue à celui ouvert à Fort Dauphin en 1643 n'avait été jugé utile) « Le gouverneur de Bourbon mit à profit cette circonstance pour s'enrichir au détriment de ses administrés. Il leur enjoignit d' avoir à se faire délivrer – contre un fort versement en espèces – des titres de concession,  faute de quoi, ils seraient dépossédés. Indignés, mais soumis, les colons cédèrent à cette injonction, et reçurent des titres que le rusé gouverneur avait fait rédiger comme une supplique du pauvre colon désireux d'avoir – enfin! - l'assurance que le sol qu'il travaillait lui appartiendrait toujours, qu'il pourrait le aisser à ses enfants etc »

         « Naturellement, aucune mention n'était faite ni des sommes indûment versées, ni de la Compagnie des Indes, au nom de laquelle auraient dû être accordées ces concessions. En outre, faits sans aucun soin ces actes restaient vagues quant aux bornes et superficies des terrains cédés. Lorsque le Gouverneur  eût été emprisonné, les colons dupés se firent rembourser leur argent. Quant aux titres, la Cie les tint pour nuls, mais ils servirent de modèles aux successeurs de Vauboulon, avec toutes leurs irrégularités. »

        Escadres Mixtes

        La mort de Colbert, survenue le 6,09,1683 semblait pouvoir donner le coup de grâce à la Compagnie, mais c' est son fils aîné le Marquis de Seignelay, qui reçut le 29,09,1683 le brevet de Président de la Compagnie et à ce dernier apparut immédiatement la nécessité d'une révision générale des affaires. Une lettre de cachet du Roi du 27,07,1684 prescrivit une Assemblée Générale des Actionnaires qui se tint le 29 ;Mai suivant. Après étude, cette Assemblée décida la réorganisation de 1685 qui consista à mettre les destinées de la Compagnie entre les mains d'un petit nombre de personnes dont la fortune était assez importante pour leur permettre d'engager de grosses sommes. Dès la reprise des opérations en Inde, la Compagnie trouva en France un débit assuré et très fructueux pour les étoffes qu' elle rapportait. Mais ces importations d'une part faisaient une vive concurrence aux manufactures qui s'en plaignaient, d'autre part nécessitaient la sortie du royaume de numéraire et elles furent interdits par arrêt du Conseil d 'Etat du 26,10,1687. La vente de toiles peintes fut interdite en 1691 et seules les étoffes de soie  purent être vendues à Nantes. Les autres marchandises importées étaient les épices, le poivre surtout, les drogues, les matières colorantes, les parfums, la cire, la laque, la myrrhe, l'indigo, le musc, l' aloës, la gomme gutte, la bois de santal, le thé, le café etc

        La période 1685-1689 vit des envois annuels indépendants à Surate et à Pondichery et de bons retours assurèrent une certaine prospérité. De tout temps, les actes de la Compagnie étaient subordonnés  aux ordres du Roi, mais elle gardait une certaine liberté d'action dans l'exécution des opérations commerciales: même prêtés par le Roi les navires étaient confiés à des capitaines choisis par elle et n'appartenant pas à la marine «  rouge »

        La guerre de la Ligue d'Augsbourg et les relations voulues avec le roi de Siam amenèrent la mise sur pied de trois armements mixtes: l'expédition de Duquesne-Guiton ( 1690-1691 ), qui rencontra un succès relatif , celle de Dardenne ( 1692-1694 ) qui ne dépassa pas Surate, constata les progrès des Hollandais aux Indes et assista à la chute de Pondichery le 5 Septembre 1693 et enfin l' expédition de Serquigny (1695 -1697 )qui recula devant les Hollandais et revint sans cargaison, mais sur la route du retour passa à Bourbon pour rétablir la légalité.

        Arrestation et Mort de Vauboulon

        Ayant mécontenté les colons, Vauboulon entra en conflit avec le garde-magasin Firelin, qui était en fait le second personnage de la Colonie, qu'il menaça publiquement de faire pendre.  Firelin coordonna le mécontentement général et monta une conspiration qui aboutit, avec la complicité du Père Hyacinthe, à l'arrestation de Vauboulon le 26 Novembre 1690, en pleine chapelle Saint Louis de Saint Denis et à sa mise au cachot

        Selon Antoine Boucher, s'adressant aux « antiens »,  « personne n'ignore que vous l'avez tenu une année entière dans un cachot noir, les fers aux pieds et aux mains,  comme un misérable forçat ou voleur de grand chemin. En réalité, Vauboulon ne regagna un monde meilleur que le 18 Août 1692 ( donc après 20 mois de captivité). Aucun navire de la Compagnie n'avait abordé car les vaisseaux de l'escadre de Dardenne partis de Lorient en Janvier 1692 à destination de Surate et de Pondichery étaient passés par le Canal de Mozambique et avaient mouillé à Surate le 19 Octobre, ayant perdu 15 hommes et avec plus de 100 malades à bord. Les vaisseaux étaient en mauvais état et l'avitaillement fut insuffisant: l'escadre releva pour Ceylan le 1er Février 1693. L'Ecueil fut envoyé à Pondichery, mais poursuivi par les Hollandais il se réfugia dans le Gange sous la protection du Grand Mogol. Le reste de l'expédition prit la route du Brésil et jeta l'ancre à la Baie de Tous les Saints le 5 Juillet avec des navires endommagés et des équipages décimés par la peste et le scorbut. Les navires reprirent la mer pour séjourner en Martinique du 25 Octobre au 25 Janvier 1694 et arrivèrent en rade de Groix le 14 Mars suivant avec une cargaison de 350,000 livres. Entre temps les Hollandais s'étaient emparé de Pondichery le 6 Septembre 1693  . Tous les Français furent envoyés en Europe à l'exception de François Martin qui obtint de rejoindre avec sa famille le Comptoir d' Ougly au Bengale

        L'escadre de Serquigny ( six vaisseaux) avait pour but d'aller au Bengale chercher l'Ecueil. Partie de Groix le 31 Mars 1695, l'expédition arriva à Goa le 22 Décembre et mouilla à Surate le 14 Janvier 1696. Les négociations avec le Grand Mogol s'éternisèrent et le 27 Avril Serquigny réussit à s'échapper pour arriver à Bourbon le 22 Juillet.

        Selon Jules Sotttas, cette expédition montra que  « Depuis plusieurs années déjà, les mers des Indes étaient infestées de forbans qui profitaient de l'état de guerre pour exercer leurs déprédations. Aux professionnels de la piraterie, les flibustiers des îles d'Amérique, les Frères de la Côte, qui avaient passé dans ces mers, s'étaient joints des aventuriers de tous les pays: des Danois, des Anglais, des Français, des Ecossais et aussi des Arabes qui travaillaient pour leur propre compte. Hivernant dans les îles d'Anjouan, de Sainte Marie de Madagascar, dans les Mascareignes, l'île Maurice et même l'île Bourbon et ailleurs; dès que revenait la saison du transit maritime, ils prenaient la mer et arrêtaient surtout les navires du Mogol. Les nations européennes belligérantes, qui s'efforçaient de faire elles même de prises sur l'ennemi qu'elles combattaient, respectaient les navires indigènes; mais chaque nation cherchait à faire retomber sur la nation ennemie la responsabilité des actes de piraterie. C'est ainsi que lorsque Serquigny arriva à Surate, les Anglais venaient de livrer au Mogol un certain nombre de pirates français qu'ils avaient arrêtés »

         « Le Mogol n'établissait pas d'ailleurs de distinction: Anglais, Français, Hollandais ou pirates étaient tous pour lui des Européens, des « porte-chapeaux » qui venaient jeter le désordre dans les mers de son Empire. Il les accusait en bloc du dommage dont il souffrait; et le gouverneur de Surate avait mis l'embargo sur les marchandises européennes. Dans ces conditions, Pilavoine ( agent de la Compagnie à Surate) ne pouvait charger les marchandise prévues et c'est à peine si de Serquigny obtenait des vivres pour se ravitailler »

        Escale à Bourbon

        Dès son arrivée, Serquigny fit reconnaître Bastide comme Gouverneur et celui-ci prit la décision de faire passer en France les principaux conjurés: Michel Firelin, le Père Hyacinthe, Julien Robert, Jacques Barriere, Robert Duhal et Marc Vidot. Antoine Royer, le chirurgien qui avait administré le  « bouillon mortifère » demeura introuvable et mourut à Bourbon le 2 Février 1697.Les autres colons  « comme vassaux d la Compagnie ayant délinqué » furent condamnés à 2,000 livres d'amende,  « estimant mieux châtier par leur bourse que les poursuivre criminellement »   

        Je ne sais à quelle date l'arrestation et la mort de Vauboulon furent connus à Versailles, mais les développements ci-dessus montrent que, contrairement à la version  « bourbonnocentrique » l'escadre de Serquigny ne fut pas envoyée pour venger un crime de lèse-majesté, mais pour essayer de contenir les Hollandais en Inde. Les hostilités ne prendront fin qu'avec la paix de Rysvick signée le 30 Septembre 1697. Quant au comptoir de Pondichery, sa restitution prévue ne fut obtenue avec beaucoup de difficultés  qu'au mois de Mars 1698

        Malgré ses préoccupations mercantiles personnelles, de Vauboulon prit le temps de réglementer le statut des esclaves, l'instruction des jeunes, se mit à la recherche d'un havre et préconisa l'utilisation de l'embouchure de la Rivière ses Marsouins, site aussi dépeuplé que celui de la Rivière d'Abord préconisé par son prédécesseur.

        L'équipage de Serquigny avait trouvé à Bourbon une bande de 70 flibustiers  « littéralement cousus d'or » avec lesquels ses membres firent de profitables affaires. Bourbon acquit une réputation d' « Ile

d'Argent » qui poussa peut être Foucherolle, nouveau Directeur, à faire sèjourner pendant une année ( 1704 ) et à ses frais le sieur Feuilley, lieutenant de vaisseau, qui fut chargé, de concert  avec le Gouverneur deVillers, le fiscal Antoine Boucher et les  « habitants les mieux instruits » de faire l'inventaire des ressources et d'étudier en particulier les possibilités d'aménagement d'un port

        Mission du Sieur Feuilley

        Cette mission fut exécutée suivant des instructions en date du 20 Décembre 1703, qui s'adressaient autant au Gouverneur Villers et au fiscal Antoine Boucher qu'au sieur Feuilley, lieutenant du vaisseau Marchand des Indes.; Rappelons que ce navire avait fait un premier voyage en 1698 avec une cargaison d'objets usuels tirés des magasins de Lorient, objets qu'ils devait échanger à Bourbon contre l'argent que les flibustiers avaient apporté dans l'île, avant de continuer sur Surate. Au retour il mouilla à Dieppe le 25 Décembre 1699: sa traite avait pleinement réussi et il ramenait un chargement de 43,007 livres prix coûtant à Surate   

        Dans ces instruction très détaillées, on peut lire: « On est persuadé que ces habitants qui se plaignent sont des fénéants  (sic) » et que « cela procède de la liberté que le Sr de Villers leur donne de traiter avec les navires étrangers, soit qu'ils aient commission de leur Souverain, soit qu'ils soient forbans, sur le prétexte de requêtes qu'il se fait porter. La Compagnie l'avertit d'y prendre garde très sérieusement » Un peu plus loin: « Le Sr de Villers dit bien qu'il a défendu aux habitants de donner plus de cent écus des noirs de Madagascar petits et grands, mais il ne dit pas s'ils ont été payés à plus haut prix, quoi qu'il le sache » Pour nous il est clair qu'en ce début du 18e Siècle on savait à Paris qu'existaient à Bourbon la traite des esclaves, le commerce interlope et les relations avec les forbans.

        Il est aussi question d'indigo,  de canons d'un vaisseau forban, qui se serait échoué au Butor de Saint Denis et qu'on aurait négligé de récupérer, de mines et métaux,  d'eau de vie de sucre, de vers à soie et muriers, de troupeaux appartenant à la Compagnie, de tabac du Brésil, de sel à adoucir et enfin d'un port à découvrir et les Instructions citent la Rivière d'Abord et la Rivière des Marsoins. Par contre le mot « café » ne s'y trouve pas.

        Selon Albert Lougnon,  « Arrivé à Bourbon en Mai 1704 Feuilley séjourna dans l'île près d'un an, jusqu'au mois d' Avril 1705, époque à laquelle il rentra en France à bord des vaisseaux du baron de Pallières. Son journal, où les observations météorologiques sont mêlées à toutes sortes de notations, nous permet de dire qu'il s'efforça de voir ce qu'on lui demandait de décrire, car il n'effectua pas moins de sept randonnées, de plusieurs jours chacune, dont deux périples, l'un par terre et l'autre par mer »Et il ne découvrit pas le café indigène.

        De retour en France, Feuilley adressa son rapport aux Directeurs de la Compagnie en précisant: «  Si je ne réponds pas en marge de chacune article de mes ordres, ainsi que la Compagnie me l'ordonne, c'est que j'ai cru n'avoir pas assez de papier pour écrire les éclaircissements que j'ai prétendu donner pour ne laisser aucun doute des choses qui s'y trouvent véritablement et faire voir en quel état se trouve cette colonie aujourd'hui, ayant fait pour cet effet toutes les recherches possibles  tant autour de l'île par mer et par terre que dans la visite des montagnes qui sont pratiquées et qui peuvent être vues ».Il répond donc à toutes les questions posées et en ce qui concerne le port il se prononce pour la Rivière d'Abord

        Et après avoir décrit l'embouchure et les aménagements nécessaires il précise: «  La Rivière d'Abord est à la vérité éloignée de Saint Paul de douze lieues ; mais s'il n'y a pas d'habitants ce n'est pas que le terrain n'y soit bon, étant le meilleur de l'île si on veut s'avancer à une lieue au dedans de la terre. La raison seulement qui empêche que l'on ne permette d'y habiter , c'est que les habitants qui y résideraient y feraient trop de dégâts sur les vivres, comme tortues de terre, cochons et cabris qui se trouvent en plus grande abondance aux environs de ce lieu qu'en aucune autre place de l'île »

        « Et afin que la Compagnie sache la dépense qu'il conviendrait de faire pour que ce port fut solide, après avoir examiné toutes choses par détail, j'ai dressé le mémoire ci-après »Ce document est quantitatif, mais n'est pas chiffré.

        En 1705, l'état des finances de la Compagnie était tel qu'elle dut suspendre l'armement annuel; et il n'était évidemment pas question d'engager 50,000 écus pour aménager la rivière d'Abord

        Location du privilège aux Malouins

.         Et en 1706, la Compagnie initiera un premier contrat de location  de son privilège avec les armateurs malouins, qui s'étaient enrichis en piratant les vaisseaux espagnols sur les côtes du Chili et du Pérou. Ces  « Messieurs de Saint Malo » feront une première expédition à Moka en 1708.

        Selon Jules Sottas, le traité du 5 Novembre 1707 conclu avecle Sieur Martin de la Chapelle prévoyait l'envoi de deux vaisseaux dans le Golfe Persique et la Mer Rouge ( à l'exclusion des autres régions de l'Inde ) pour y charger du café et d'autres marchandises. Le Curieux et le Diligent, navires de 50 canons, partis le 10 Janvier 1708 de Brest pour Moka rentrèrent à Saint Malo le 8 Mai 1710 avec 1300 milliers de café. En cours de route, ils avaient rançonné deux navires anglais à hauteur de Lisbonne, pris un hollandais de 36 canons  auprès de l'île de l'Ascension et au retour un autre hollandais de 40 canons, l'Esquivic, dans les parages des Iles  Maldives

        Les poursuites des créanciers se faisant de ^plus en plus pressantes, un arrêt royal daté de Marly le 6 Novembre 1708 convoqua une assemblée générale des actionnaires et des créanciers et suspendit les actions judiciaires . Ce qui permit à la Compagnie de faire le 1er Décembre 1708 un traité en 13 articles avec les sieurs Crozat et la Lande Magon Père et Fils leur permettant d'envoyer en Janvier 1709 deux vaisseaux et une patache à Hougly, Pondichéry et sur la côte de Malabar.  Le Malo, le Saint Jean Baptiste, et la Bienaymée partis en Janvier 1709, revinrent à Lorient le 23 Août 1710

        Entre temps, le 22 Avril 1709, un autre contrat avec Crozat, de Beauvais Le Fer, du Colombier et Chapdelaine leur permit d'envoyer l'année suivante quatre  vaisseaux aux Indes. Au mois de Janvier 1710, la flotte malouine composée du Maurepas, du François d' Argouges, de l'Auguste et du Lys Brillac leva l'ancre de Saint Malo, atteignit Pondichéry le 30 Août et ne remit à la voile que le 1er Mai 1711

        Selon  Albert Lougnon,  « à bord de cette escadre prit passage le secrétaire général de la Compagnie des Indes, Louis Boyvin d' Hardancourt, que les directeurs avaient chargé, par délibération du 7 Décembre 1709, d'une mission. Il devait, en qualité de commissaire général, leur rapporter une connaissance de l'état de leurs affaires «  plus exacte et plus sûre qu'on ne peut l'avoir par des lettres », afin que parfaitement renseignés sur la valeur de leurs comptoirs, ils pussent céder définitivement leur privilège aux Malouins. »

         « Partis de Saint Malo en janvier 1710, les quatre vaisseaux atteignirent Pondichery le 30 Août et remirent à la voile seulement le 1er Mars 1711. Hardancourt eut ainsi le loisir de se documenter sur les caféiers cultivés à Pondichery, chez Cuperly, conseiller audit lieu, et chez Labat, autre agent de la Compagnie à Hougly dans le Bengale. Avant de s'en retourner, le commissaire général invita Cuperly à faire passer des plants à Bourbon par la première occasion, et l'ordre en fut adressé à ces deux employés par la Compagnie elle même, en 1713 » Il semble qu'il n'ait pas été exécuté.

        Découverte à Bourbon d'un café indigène

        « Le Maurepas, le Lys Brilhac, le François d'Argouges et l'Auguste s'arrêtèrent à Bourbon le 20 Avril 1711 et y séjournèrent jusqu'au 3 Septembre. Hardancourt mit à profit sa longue escale à Bourbon pour s'informer de tout./ Au cours d' une excursion dans les environs de Saint Paul, en compagnie de l'habitant Jacques Auber et de quelques esclaves, il s'aperçut que l'île possédait un caféier indigène:  « Au sortir des bois, écrit-il, un des noirs se trouvant avoir dans la poche de sa soutenille ( sic) des graines, je lui;demandai où il les avait prises. Il me dit qu' apparemment passant au travers des bois dans les chemins que nous avions pratiqués, qu'il fallait qu'elles fussent tombées dans sa poche. Le sieur Auber me demanda si je connaissais ces graines. Je lui dis que c'était du café sauvage....Nous retournâmes sur nos pas et nous trouvâmes les arbres caféiers sauvages, de la hauteur de dix à douze pieds, remplis de fruits dont le café des gousses  qui étaient en  maturité tombait à terre, d'autres dans leurs gousses et les autres en fleur d'une agréable odeur. J'en fis ramasser le plus qu'il fut possible, dont je fis faire deux petits ballots que je rapportai en France pour en connaître la qualité. Ce  café est un peu plus gros que celui de Moka et pointu par ses extrémités » 

        Le café en Europe

        Selon le Quid, le café ne sera connu en Europe qu'après 1683. En 1710, quelques pieds avaient été remis au Jardin d'Amsterdam et en 1712 un pied sera confié par Louis XIV au Jardin des Plantes. Il est probable que cet arbuste ait été ramené par l'expédition malouine, dont faisait partie  Hardancourt et qui revient à Lorient le 8 Février 1712. Il aurait été chargé à Moka avec le reste de la cargaison

        Quant au Jardin des Plantes, selon le Guide Michelin, il fut initié en 1626 par Jean Héroard et Guy de la Brosse, médecins de Louis XIII, qui installèrent au Faubourg Saint Victor, une école de botanique d'histoire naturelle, et de pharmacie. Par édit royal de 1635, il fut baptisé Jardin Royal des Plantes Médicinales. Buffon, surintendant de 1739 à 1788, lui donnera en le prolongeant jusqu'à la Seine l'agencement et la superficie actuels. Bernardin de Saint Pierre lui succédera et va créer la Ménagerie. Plus tard un décret de

la Convention du 10 Juin 1793 changea son appellation en Muséum d' Histoire Naturelle. Il a depuis repris le nom de Jardin des Plantes.

        Il n' est donc pas étonnant d'une part que les premiers colons et explorateurs européens aient cotoyé cette drogue en son état d'arbuste sans la reconnaître, d'autre part que la découvert d'Hardancourt ne recueillit sur place que scepticisme et in différence.

        Assistance  Médicale au Roi du Yemen

        La Société Crozat, associée à deux autres armateurs les Sieurs Dumoulin et Delaye, fit partir de Saint Malo en Janvier 1711 deux vaisseaux La Paix et le Diligent pour Moka. Il s empruntèrent le Canal de Mozambique, firent escale à Calicut et le 2 Décembre mouillèrent à Moka, où ils furent rejoints par la prise hollandaise le Beauparterre qui amenait de Pondichery  Lagrelodière, Aide Major.

              «  Le Roi du Yemen souffrait d'un abcès à l'oreille. Il réclama l'assistance des chirurgiens français . On mit à sa disposition le sieur Barbier et Lagrelodière fut chargé de lui conduire cette mission sanitaire.. Partie de Moka le le 14 Février 1712, elle fut à Moab le 22. Dans les moments de répit que lui laissait son mal, le prince eut de fréquents entretiens avec Lagrelodière, à qui il confia pour le Roi de France une lettre accordant aux nationaux une diminution des droits sur le café. La mission sanitaire et commerciale fut de retour à Moka le 27 Mars.

        Après escale à Bourbon, ces navires furent de retour en France au cours des mois de, juin et juillet 1713 et le café fut adjugé à Saint Malo le 28 Août.  Ces navires suscitèrent une grande curiosité: Jean de la Roque entra en correspondance avec Barbier et Desnoyers et rencontra Lagrelodière. Antoine de Jussieu  pria son correspondant à Saint Malo le maître apothicaire Gaudron de lui envoyer une description du caféier.  Ala demande de Foucherole, Lagrelodière rédigea le 30 Août 1713 un compte rendu d'entretien où il rapportait le souhait du prince de recevoir un portrait de Louis XIV , un plan de ses palais et il assurait en terminant  «  si on veut porter des arbres ( arbres de café, de myrrhe, d'encens fin etc) et des graines de tout ce qui croît dans l'Arabie Heureuse, pour les cultiver dans l'île de Bourbon, le roi d'Yemen en fera donner avec plaisir tant qu'on voudra ».Il n'y eut pas de suite immédiate.

        Evacuation de l' Ile Maurice par les Hollandais

        Selon Albert Lougnon,  « Annexée par les Hollandais en 1598, occupée effectivement par eux en 1638, évacuée en 1658, réoccupée dès 1664, l'île Maurice avait été définitivement été abandonnée en 1710 au profit du Cap. La supériorité évidente que ses deux ports lui donnaient sur l'île Bourbon rendait souhaitable que la Compagnie Française s'y établit ». Mais la Compagnie était impuissante à entreprendre la moindre expédition. Cependant Hardancourt reprit l'idée d'un établissement à Maurice avec d'autant plus de conviction qu'il avait appris au cours de son séjour que l'île voisine venait d'être évacuée. On se trouvait en fin de règne et les choses traînaient en longueur.

        Dans le courant de 1714, Crozat signala au ministre Pontchartrain que leur navire  l'Auguste   était en instance de départ pour Moka et qu'il pourrait se charger de ces missions. « Liant l'affaire de la prise de possession de Maurice et celle de l'introduction à Bourbon du caféier de Moka ainsi que de quelques arbres à épices comme poivriers et canneliers à; embarquer à Calicut si le navire y passait, Pontchartrain expédiait à ce sujet trois lettres le 31 Octobre 1714.

        Mission confiée à l' Auguste, capitaine La Bouexière

        Au capitaine de l' Auguste, il notifiait en ces termes l'ordre du Roi: « Les Directeurs de la Compagnie des Indes ayant besoin de tirer de Moka où vous devez aller des arbres qui produisent le café, l'intention du Roi est que vous y chargiez la plus grande quantité que vous pourrez de ces arbres pour les remettre au gouverneur de l'île Bourbon qui aura soin de les faire planter et cultiver. Comme vous devez passer à la côte de Malabar, Sa Majesté désire aussi que vous y preniez des plants et arbustes qui produisent le poivre et la cannelle sauvage ( ces derniers devant servir de porte-greffes ) et vous les remettiez pareillement à ce gouverneur »

          « Sa Majesté ayant été informée que l »île Maurice est absolument déserte,  n'y ayant aucun habitant, Sa  Majesté veut que vous en preniez possession en son nom si cette  île n'est occupée par aucune puissance étrangère et que vous en  dressiez un acte en bonne forme que vous m'envoyerez  à votre retour. Vous donnerez à ce lieu le nom de l'Ile de France et vous suivrez pour cette prise de possession les ordres que la Compagnie des Indes doit vous faire remettre »

         « En dépit de la diligence des Directeurs, l'affaire avait été engagée si tardivement que leurs instructions arrivèrent à Saint Malo après le départ de l' Auguste, qui eut lieu le 9 Novembre, de telle sorte que le capitaine eut seulement pour guide l'ordre de Pontchartrain du 31 Octobre. »

        Instructions transmises au Chasseur, capitaine Dufresne d'Arsel

        La paix avait été rétablie par le Traité d'Utrech de 1713 et une Déclaration Royale du 29 Septembre 1714 prolongea le privilège de la Compagnie pour dix ans à compter du 1er Avril 1715: de nouveaux contrats purent être négociés avec les Malouins.

        C'est le 25 Mai à  Moka que l' Auguste, après avoir fait escale aux Comores et gagné directement la Mer Rouge, rejoignit le Chasseur. Ce navire de 350 tonneaux et de 22 canons, parti de Saint Malo le 21 Mars 1714, avait touché Pondichery d'où il était reparti le 14 Novembre pour Calicut et Moka, où il séjourna du 16 Janvier au 29 Juin 1715.

        Dans ce comptoir, un agent de la Compagnie, nommé Imbert, détaché de Pondichery, avait pu se procurer « soixante pieds d'arbres caféiers » pour les transporter à l'île de Bourbon. Le capitaine La Bouexière transmit à son collègue  Guillaume Dufresne sieur d'Arsel, les ordres de Pontchartrain.

        Le Chasseur, après avoir chargé dix sept cents balles de café  « tant en balles qu'en grenier » et le soixante plants disponibles leva l'ancre et subit un coup de vent le 7 Juillet avant d'arriver à Maurice le 28 Août. Le navire faisant eau, il le déchargea et rangea la cargaison sous des tentes. Il fit jeter 30 balles complétement pourries, en fit sécher trente autres et reconditionna le 20 plants survivants

        Dans sa déclaration de retour, établie à Saint Malo le 26 Février 1716, il précise: « ayant fait disperser son équipage et tirer plusieurs coups de canon par différents jours sans avoir eu connaissance d'aucune nation qu'un petit navire français, il a fait apposer le pavillon de Sa Majesté avec un procès-verbal de prise de possession de ladite île, qu'il a nommée Ile de France le 20 Septembre 1715 » c .à d. trois semaines après la mort de Louis XIV;

         « Trois jours plus tard le Chasseur remit à la voile pour Bourbon. Il jeta l'ancre à Saint Paul le 25 Septembre et y déposa vingt caféiers des soixante embarqués à Moka, les autres ayant péri ». De ces 20 plants un seul put être acclimaté et parvenir à la fructification. Quant au café indigène, transféré sur le littoral,il ne fleurissait plus et sa culture dut être abandonnée. La majeure partie de la production se faisant dans la région nord, la rade de Saint Denis s'imposa grâce à son  « vent de terre » quotidien. Dumas, qui érigea la rivière d' Abord en quartier et y laissa un de ses prénoms, choisit de construire le  « Grand Magasin » à Saint Denis. La Bourdonnais construisit en face le  « Pont Volant » mais surtout transforma le Trou Fanfaron en base navale française de l' Océan Indien. Voilà comment Sait Pierre vit son projet de havre différé pour 120 ans

        Occupation des terres du Sud

        La providentielle tortue ayant été exterminée au début des années 1720, rien ne s'opposait plus à l'occupation des terres et Desforges-Boucher s'était fait attribuer une concession au Gol. Dans le cadre de la nouvelle politique de culture du café, des remaniements territoriaux avaient  été entrepris et début 1725 les propriétaires, qui n'avaient pas mis en valeur les terres qui leur  avaient été concédés se virent évincés et refoulés au delà de la Rivière d' Abord. Mais c'est Pierre Benoit Dumas, arrivé en 1727, qui attribua, en commençant par lui-même, des terrains jusqu'à Manapany et la Rivière des Remparts.  Selon Daniel Lefevre, dressée en 1736, la carte des concessions en délimite 68 entre la ravine du Gol et la ravine Blanche et 177 entre la ravine Blanche et la rivière des Remparts.  Entre la Rivière d 'Abord et la rivière des Remparts, on trouve de grandes concessions de 1,000 hectares. A l'ouest de la rivière d' Abord, le partage se fait en se servant de lignes parallèles au rivage ( Paradis,  Bambous, 400 , 600 )

        Entre temps, et sous la direction de Gabriel Dejean,  Antoine de Bavière dessinera un plan en damier de 48 emplacements qui seront concédés le 26 Avril 1733. L' arrêté de création du nouveau quartier date du 30 Mars 1736 et un nouveau plan délimitera  entre la rivière d' Abord et la ravine Blanche 230 emplacements formés par des carrés de 243,50 mètres de côté.

        Gabriel Dejean, qui sera le premier commandant du quartier, fera construire le Vieux Gouvernement, la magasin de la Compagnie  ( actuelle Mairie), la prison, la poudrière,  le magasin du batelage, le magasin des Casernes.  La Bourdonnais ajoutera une forgen un four à chaux, un mouilin. Au recensemzent de 1735, le quartier comptait 290 libres pour 1525 esclaves et en 1786 le nombre d'habitants atteindra 2,000 dont  4 à 500 urbanisés

        Premières entreprises de batelage

        Un acte de Me Dusart de Lasalle en date du 17 Septembre 1739 enregistre la vente par le Conseil Supérieur à Jean Fernand Casanova d'un bateau et d'une pirogue à charge par l'acquéreur de voiturer du corail à Saint Denis jusqu'au 31 Décembre 1741, à l'exclusion de toute opération  excepté  « voiturer les cafés de la Rivière d' Abord au Quartier  de  Saint Paul »

        Suivant acte de Me Manvieu, en date à Saint Denis du 14 Mai 1745, il y a eu  engagement par Pierre  Legros, patron de chaloupe, envers Antoine Desforges- Boucher, en qualité de  «  patron des bateaux qui lui appartiennent, pour faire les voyages qui lui seront ordonnés tant de chaux qu'autres , grains et vivres,  qu'il jugera à propos de faire voiturer des quartiers de la Rivière d' Abord, Saint Paul qu'autres » Il s'agit ici du fils du gouverneur décédé  à Saint Paul le 1er Décembre 1725. Ingénieur en 1736, il débarqua en Ile de France le 15 Décembre 1739, gravit les échelons et devint membre du Conseil Supérieur en  1742. Il participa à l'expédition des Indes en 1746 et assista avec La Bourdonnais au siège de Madras. Devenu gouverneur particulier de l' Ile de France en 1759, il sera promu Colonel en 1768 et se retirera sur ses terres du Gol dont il fit une exploitation-modèle. Il retourna en France en 1785.

        Ces deux actes à moins de six ans d'intervalle expliquent d'une part qu'il y ait eu à Sain Denis un four à chaux en l'absence de corail, d'autre part que l'ingénieur ait trouvé plus économique de transporter de la chaux que du corail

        Répartition des tâches entre les Iles Soeurs

        Décidée par La ,Bourdonnais, la répartition: Commerce et sucre à l' Ile de France, café et cultures vivrières à Bourbon n'évoluera pas  lors de la Royalisation. Devenue la  « Cendrillon » du tandem, Bourbon restera, comme le constatera le Sous Préfet Chanvalon en 1805 complètement dépendante pour les relations extérieures. Il y aura certes un projet de port conçu par le commissaire civil Tirol pour Saint Denis, mais en l'absence de ressources les projets ne pouvaient dépasser le stade du plan.

        Rétrocession de l' Ile Bourbon à la France -  Renvoi

        En 1815, Bourbon est rétrocédée , mais pas l' Ile Maurice. La perte par la France de sa base navale dans l' Océan Indien remit à l'ordre du jour la création d'un port à l' Ile Bourbon. Et en 1819, le Baron Milius posait la première pierre de ce qui devenir le Barachois de Saint Denis. Cet aspect des choses a déjà été traité sur ce site sous le titre  «  Vocation maritime de Saint Denis » auquel il est renvoyé

        Abolition de l'esclavage dans les  « Vieilles  Colonies »

        Le faste qui dernièrement a présidé dans toutes les communes à la célébration de la Fête de la Liberté m'incite à décrire, dans un but informatif, d'une part le processus qui a abouti au vote à Paris du décret de libération le 27 Avril 1848, d'autre part la manière dont cette libération a été accomplie en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane

        Selon Aruno Lara, en 1835, « le retentissement de la proclamation de la liberté dans les colonies anglaises atteignit douloureusement, vu son sort inchangé, le monde du travail en Guadeloupe .  Plus de 600 esclaves désertèrent la colonie, et, courant les risques de l'exil, passèrent à la Dominique et à Sainte Lucie » En France, l' opinion publique était entraînée dans un mouvement grandissant et en tête de ce mouvement on trouvait Victor Schoelcher qui avait publié en 1833 l' « Abolition de l' Esclavage »

        Le 10 Janvier 10838, Hippolyte Passy déposait un projet de loi demandant que «  tout enfant qui naîtra dans les colonies françaises sera libre, quelle que soit la condition de ses parents et que tout esclave aura le droit de racheter sa liberté à un prix fixé par des arbitres désignés à l' avance par l' autorité métropolitaine »

        En 1842, Schoelcher mena une enquête en Martinique et en Guadeloupe et publia « Des colonies  françaises » A la Chambre des Pairs, le 21 Mars 1847, furent apportées «  pour l'abolition immédiate des pétitions venant de Paris, Lyon, Grenoble, Toulouse,  Nancy, Versailles, Nîmes, Saint Quentin, Montauban, Fontainebleau,  Castres, Metz, Albi, Calmont; Gebet, Réalmont,  Saint Martin et Laflotte, Vabre et Brissac, Puylaurens, Mahieres, Samalah, Uzès, Mens , Saverdon, Saint Antonin, Strasbourg »

        La Révolution commença le 22 Février 1848 et s'acheva le 24 Février  par la fuite de Louis Philippe et la constitution au Palais Bourbon d'un gouvernement provisoire. La République fut immédiatement proclamée et le 4 Mars le Gouvernement provisoire prenait un décret  nommant une commission pour l'émancipation immédiate et proclamait que « nulle terre française ne peut plus porter d'esclaves » Cette commission composée de  Shhoelcher, Mestre, Perrinon, Gatine, Gaumont avec Wallon et Percin, secrétaires, faisait publier les décrets de liberté le 27 Avril 1848;

         « Quand arriva à la Guadeloupe la nouvelle de l'émancipation, l'émancipation était faite. A la nouvelle du rétablissement de la République, la population de couleur avait montré une telle émotion que le gouverneur Layrle n'avait pu faire autrement, le 27 Mai 1848, que de proclamer la liberté ».

        En Martinique, selon Armand Nicolas,  « le 22 Mai 1848, le soulèvement général des esclaves avait forcé le gouverneur Rostoland à décréter l'abolition avant même que soit connu l'existence du décret du 27 Avril » C'est à ce moment que Fort Royal devint Fort de France

        En Guyane, selon le Docteur A. Henry «  Le 27 Avril l' esclavage était supprimé par décret, malgré l'opposition des chambres de commerce et des délégués de toutes les colonies.  Le 10 Août, le  Gouverneur Pariset proclamait à Cayenne la liberté.  Seize mille esclaves devenaient libres, et il n'y eut de leur part aucune manifestation d'hostilité en vers leurs anciens maîtres.  Toutefois les plantations furent désertées et tout travail suspendu, sauf à Mana où tout se passa dans le plus grand calme.  Il ne vint à aucun de ses habitants l'idée de s'en aller et, ce jour là, le travail fut exécuté avec la même exactitude que la veille. Le soir venu, les noirs organisèrent un banquet, et les fonctionnaires officiels invités à y prendre part eurent la surprise de  les entendre crier au dessert: «  Vive notre chère Mère générale ! Longues années à elle » D    'un côté les résultats d'un égoïsme routinier, de l'autre les fruits d'une charité clairvoyante »

        En fait , s'il y eut des tensions, il n'y eut nulle part d'excès et, selon Armand Nicolas,  « Dans une adresse à ses électeurs de la Guadeloupe et de la Martinique, datée du 29 Septembre 1848 Schoelcher dira  « purifiées de la servitude, les colonies sont désormais une partie intégrante de la Métropole; disons mieux, il n'y a plus de colonies, il n'y a que des Départements d' Outre Mer régis par les mêmes lois que ceux du continent »

        Création du Quartier

        Selon le Père Barassin, la première concession officielle fut accordée par Desforges- Boucher en mars 1725 à Louis Payet.  Cette concession, qui était située entre le Bras de la Plaine et le Bras de Pontho sera     attribuée le 20 Mars 1728 à l'association formée parles trois frères Cadet, Jean Cazanove et Pierre Auber.  Elisabeth Gouzerone, belle-soeur du gouverneur, se voit concéder, de moitié avec son fiancé Feydeau Dumesnil, la portion comprise entre entre le bras de Pontho et la ravine des Trois Mares. A près leur mariage à Saint Paul leurs concessions réunies formeront la concessiuon Saint Etienne à Mahavel. Enfin Bourlet d'Hervillers , Tuault de Villarmoy et Antoine Grimault se voient attribuer les terres se trouvant entre la ravine des Trois Mares et le bras de la ravine des Cabris qui deviendra le bras d'Antoine, du prénom de son riverain Antoine Grimault. Aux mois de Novembre et Décembre 1727, Joseph Lauret et Gilles Dennemont obtiendront le terrain compris entre la rivière des Roches et la ravine des Cafres

        Les paroisses de Saint Pierre et de Saint Louis furent officiellement séparées le 20 Août 1732 et il fut alors décidé que la paroisse de Saint Pierre aurait  « du côté de la paroisse de Saint Louis, la rivière Saint Etienne pour borne ». Au mois de Juin 1735, Mahé de La Bourdonnais visite le quartier, crée la première étude de notaire, dont le titulaire sera Guy Lesport. Quant à l'agglomération, un premier plan ayant été rejeté par les habitants, Gabriel Dejean, secrétaire de la Compagnie, est chargé d'en dresser un nouveau. Le 8 Septembre 1736, Gabriel Dejean est nommé Commandant, son plan est homologué le12 Octobre par La Bourdonnais qui donne aux habitants l'autorisation de  « prendre la pirogue »  et de mettre en place un service de messageries de 30 boeufs. En 1749, la paroisse comptait environ 1500 âmes, mais son développement est très rapide puisque deux ans plus tard M; Caulier l'estimait à plus de 2,000.

        Par ordonnance de Bellecombe en date du 4 Décembre 1774, la première fontaine publique est édifiée au fond du Barachois, auprès d'une source reconnue suffisante pour l'alimentation en eau des habitants et l' aiguade des navires. Ace moment le Chevalier Bancks régularise le plan de la ville qui affecte la forme d'un rectangle compris entre la rivière d' Abord et la ravine Blanche

        Pendant la Révolution

        Saint Pierre connut des jours agités: le canton sud qui comprenait Saint Louis, Saint Pierre et Saint Joseph devint le fief des républicains. A Saint Louis sous l'impulsion du Père Lafosse une chaumière virulente fonctionnait. En 1796, l' Assemblée Coloniale dut pour renflouer les caisses de la colonie isolée par le blocus continental, voter un impôt d'une piastre par  tête d'esclave. L' année suivante, le Père Lafosse , aigri par un conflit avec le maire Gastellier, conflit qui s'était terminé par sa déchéance des droits politiques, prêcha la grève de l'impôt. On expédia de Saint Denis un sieur Bimont, huissier, pour faire rentrer les contributions. Le digne officier ministériel arriva à Saint Pierre le 7 Avril 1798. Une réunion du Conseil de Commune eut lieu au cours de laquelle le nommé Belleville, ancien sergent du Régiment de l' Ile de France et commandant de la Garde Nationale de Saint Pierre, s'opposa violemment au maire Falaise, qui tentait de convaincre les édiles de la nécessité de la mission de Bimont.

        Le lendemain matin, notre huissier voulut se rendre à la municipalité, mais , découvrant avec surprise que la Garde Nationale était rangée en ordre de bataille devant la maison où il était hébergé, regagna prudemment sa chambre. Il y fut rejoint par les émeutiers qui le forcèrent à quitter la ville.

         « Nous avons traversé la ville », écrit-il dans son rapport, « à ;la tête de ces deux cents hommes et plus, tambour battant et pas de charge  et eux chantant, menaçant, injuriant. Arrivés à un quart de lieue, ils ont fait halte, fait défense de rentrer et menacé de mort en cas de retour » Et l' homme de loi  précise  « Je n'ai cherché qu'à m'éloigner d'eux »

        Mais c'est aussi à Saint Pierre que le 5 Juin  1793 la « Marseillaise » avait été chantée pour la première fois dans l'île. Cela se passait dans la maison du citoyen Rougemont  et y assistaient des personnes venues de différents quartiers. Le citoyen Mathurin Inard, arrivé de l'Ile de France, chantait les strophes que les autres reprenaient en choeur. A la dernière stance qui exalte l'amour de la Patrie  « un saint enthousiasme s'empara de tous »  et l'on fonda incontinent une société des Amis de la Liberté et de l'Egalité.

        Après 1800, la capitale du Sud prend l'aspect d'une bourgade, mais son développement est freiné par par la disette d'eau jusqu'en 1818, date à laquelle le gouverneur Milius, à l'instigation de trois notables: Frappier de Montbenoit, Augustin Motais de Narbonne et Joseph Hoareau Desruisseaux, fit creuser le canal de la Rivière Saint Etienne, qui rendit les plus grands services jusqu'à la mise en eau du périmètre irrigué du Bras de la Plaine, réalisé de 1966 à 1976

        Développement du Quartier

        Selon Daniel Lefevre, en 1827, la population de la commune se monte à 11,145 habitants, dont 2559 blancs, 497 libres et 8489 esclaves.  « Le rôle de la ville reste limité tant que les « habitations » continuent à se suffire à elles mêmes  malgré l'augmentation de la population, puisqu'en 1826 la « pays des vivres »  rassemble 30,229 habitants soit le tiers de la population de l'île . Saint Pierre n'est qu'un centre de services indispensable où lk'on trouve deux médecins, un dentiste, un pharmacien,  deux notaires,  un huissier, deux instituteurs, un receveur, des douaniers, deux officiers de santé. Ce qui le distingue d'un bourg français de la même époque, c'est l'existence d'un commerce de gros qui fait de ce bourg saint pierrois un petit centre rural destiné à ravitailler la population créole blanche et surtout lesq riches planteurs en produits venus d'Europe. Cette fonction fait  vivre aussi une population de marins de commerce »

        La région de Saint Pierre va devenir progressivement le centre sucrier de l'île et la ville va s'occuper de commercialisation. C'est ainsi qu'en 1860, elle exportera 11,300 tonnes de sucre (5,9 millions de francs) 250 Tonnes de Café ( 250,000 frs) et du Rhum ( 600,000 fs) Les Etablissements Isautier datent de 1845. Les navires qui exportent le sucre amènent le riz et les engagés. 20 à 25 ,petits bateaux de 10 à 15 tonneaux assurent le cabotage entre Saint Denis et Saint Pierre et la redistribution entre Saint Louis et Saint Philippe

        Construction d'un port de commerce

        Selon Daniel Lefevre, la ville ,a largement profité de l'orientation des campagnes vers la monoculture spéculative: au milieu du siècle la prospérité est indéniable et le bourg est devenu la capitale du sud. Les habitants conçoivent le projet de créer un port et caressent l'espoir de voir leur ville devenir le centre économique ( à l'instar de Saint Pierre de la Martinique)

        Au mois de Décembre 1853, le gouverneur Hubert Delisle écrivit à Son Excellence le Ministre de la Marine qu'il croyait possible de créer un port à Saint Pierre; le ministre lui répondit par une lettre de félicitations et d'encouragement.. Au mois de Février 1854, le Conseil Municipal de Saint Pierre vota une première allocation de 5,000 francs, ce qui permit au gouverneur le 30 Avril suivant de poser la première pierre, qui fut bénie par l' Abbé Margens. A la suite de cette cérémonie une souscription volontaire fut ouverte et elle produisit 35,000 francs, qui , joints aux 5,000 francs votés par le conseil municipal, permirent ,de commencer les travaux  . Le 30  Août, la construction de la jetée est fut entreprise et quelques jours après l'épi qui protégeait la petite passe. Exécutés en matériaux de  forte dimension, ces digues offrirent un abri suffisant aux caboteurs qui, autrefois, lors des raz de marée, étaient obligés de se voir halés sur terre à;peine d'être brisés par la violence des lames.

        Selon Daniel Lefevre, «  en 1861, la ville trouva en l'ingénieur Prosynski un ardent défenseur de la création du port...Sur le plan technique, il pensait que l'on pourrait construire facilement un grand bassin en creusant les plateaux de coraux...Sur le plan économique, il pensait faire du port le poumon de La Réunion en le reliant à l'ensemble de l'île par la construction d'un chemin de fer. Une branche de cette voie ferrée devait relier le port à Saint Denis en faisant le tour de la côte vers l'est, en passant par Saint Benoît, et une autre aboutir vers l'ouest à La Possession ».

        Avant l'inauguration le 17 Septembre 1871 du tunnel du Mont Cenis, dit de Fréjus, les tunnels ferroviaires ne dépassaient pas 1300 mètres. Il est donc logique que le massif de La Montagne, qui représentait un obstacle de plus de 10,000 mètres ait été jugé infranchissable ,à ce moment là. Vingt ans plus tard, lorsqu'il  fut livré à la circulation , notre tunnel en trois tronçons, était en longueur le troisième du monde ( après le Mont Cenis et le Simplon)

        On envisageait la concentration des usines sucrières sur cet axe pour diminuer les coûts et lutter contre la concurrence des betteraviers. On pensait aussi que Saint Pierre pourrait être un port de guerre . Malgré  les objections de la Compagnie des Messageries Maritimes et des militaires les travaux furent entrepris, mais se révélèrent lents et couteux et de nombreux malheurs commencèrent à s'abattre sur la Colonie

        Réformes structurelles entreprises dans la Colonie depuis 1848

        Pendant que,nos saint pierrois s'occupaient du développement de leur quartier et commençaient la construction de leur port, l'émancipation des esclaves réussie par Sarda Garriga le 20  Décembre  allait exiger des modifications des habitudes et de l'organisation de toute la Colonie.

        Création de l'Octroi de Mer

        Le 13 Décembre 1850, Louis Doret, Capitaine de Vaisseau, remplace Sarda Garriga et pour remédier à la détresse financière des communes, il décide d'établir, à l'instar de ce qui vient d'être mis en place en Algérie, un Octroi de Mer Cette nouvelle taxe fut immédiatement par Lacaussade et plusieurs fois déclarée illégale par les tribunaux. Mais force est de constater que 159 ans plus tard, non seulement elle existe toujours mais encore elle a été agrémentée d'une surtaxe au profit du Conseil Régional.

        La Préfecture Apostolique est érigée en Evêché

        On a parlé du Père Lafosse, mais le Père Monnet était lui aussi entré en conflit avec les autorités civiles, et à la suite d'un charivari organisé par ses détracteurs le 12 Septembre 1847, il avait été rembarqué d'autorité en rade de Saint Denis. Le Père Le Vavasseur avait réussi le 12 Mai 1849 à créer avec sa cousine  Marie Aimée Pignolet de Fresnes, devenue en religion Mère de  la  Croix, la Congrégation locale des Filles de Marie pour l'évangélisation des affranchis

        Sous l'impulsion du Père Libermann, Supérieur de la Congrégation du Saint Esprit, le Pape Pie  IX  par la bulle  « Inter Precipuas » érigea la Préfecture Apostolique de La Réunion en Evêché de Saint Denis

    Monseigneur Louis Florian Desprez, premier eveque, débarque à Saint Denis le 21 Mai 1851 et fut solennellement installé. En six années, d'une part pour unifier un clergé d'origine diverse il tint trois synodes, d'autre part il inaugura cinq églises nouveles: Saint André, Saint François Xavier, Saint Benoît, Sainte Rose et Saint Paul.  Il posa la première pierre d'un édifice qui devait devenir la Cathédrale de Saint Denis, mais qui, du fait de la crise économique, ne vit s'élever que ses murs. Ce fut la  « Cathédrale Cassée », dont les pierres furent récupérées pour le Grand Lycée qui avait incendié en 1910

    L 'année 1857 vit l'arrivée  de Mgr Armand Maupoint,  second Evêque,  « Au cours de ses tournées pastorales, il s'était rendu compte des inconvénients qu'offre, au point de vue religieux, l'éloignement des  villages et des îlettes.  Aussi sa première préoccupation fut-elle de multiplier les paroisses, et,  avec le concours de l' Administration et des fidèles, il réussit à en édifier 23 » Et, à cette époque, les frais du culte catholique figuraient au rang   des dépenses obligatoires de la Colonie.

        Nécessité d'une réorganisation du Crédit

        Le 24 Avril 1849, l' Assemblée Nationale avait voté une indemnisation des propriétaires d'esclaves payables en majeure partie en rentes dur l'Etat. Sur les premiers fonds reçus, Sarda Garriga créa le Comptoir d'Escompte et de Prêts qui payait un acompte minime sur les coupons délivrés par esclave affranchi. Il pouvait aussi consentir des avances  sur  récoltes.  Cette activité et le fonds de caisse furent par la suite transférés à  la Banque de La Réunion

        En effet, le 11 Juillet 1851, était promulguée la loi concernant les Banques Coloniales.  La Banque de La Réunion, au capital initial de 300,000 francs, dont 200,000 provenant d'un prélèvement sur les indemnités dues aux propriétaires des esclaves libérés, avait un privilège d'émission des billets, mais il lui était interdit d'importer des espèces monnayées ayant cours.  En 1859, Gabriel de Kerveguen, devenu à la fois le plus gros propriétaire terrien et le premier actionnaire de ladite Banque, tournera cette difficulté en obtenant l'autorisation de mettre en circulation sur ses terres pour payer ses engagés des kreutzers autrichiens démonétisés. Ces pièces d'argent, rappelant les roupies ou les piastres, étaient plus faciles à thésauriser que les billets émis par la Banque. Quant aux avances sur récoltes, elles ne pouvaient avoir lieu que  dans les  quatre  mois précédant la récolte et à concurrence du tiers de la valeur estimée.  La Banque ne pouvait consentir de prêts immobiliers à long terme

        La transformation souhaitable des «  habitations-sucreries » en « usines centrales » plus performantes et susceptibles d'accueillir la production de cannes des nouveaux  « associés-exploitants » (anciens commandeurs et futurs colons partiaires) nécessite l'octroi de crédits à long terme ayant désormais pour garantie la valeur des terres et celle du matériel d'exploitation.  En 1855, sous le patronage du gouverneur Delisle, nait un projet de Crédit Foncier local: 86 souscripteurs réunissent un capital de 1,060,000 francs.  C'est insuffisant et le placement d'obligations sur le marché métropolitain s'avère impossible. D'où l'appel au Comptoir National d'Escompte de Paris, qui se fait tirer l'oreille. Quatre jours après sa création, le 12 Avril 1854 la Chambre Consultative de l' Agriculture avait demandé l'extension  des opérations du Crédit Foncier de France, en arguant de l'exemple de l'Algérie, mais le Ministère était réticent.  Et pourtant les travaux d'équipement se poursuivaient puisque cette même année fut achevée à travers les laves la route impériale de ceinture

        Administration du Gouverneur Henri Hubert Delisle

        Le 8 Août 1852, la frégate La Belle Poule ramenait Hubert Delisle à son pays natal. Pendant que Madame Delisle mettait sur pied le Fancy Fair, bazar où se vendaient chaque année de charmantes bagatelles au profit des pauvres ( la première année 13,700 francs furent répartis entre la Maison de Charité, la Salle d'Asile et la Léproserie), son mari organisait une Exposition Coloniale pour mettre en valeur la production  agricole et lancer la préparation de vanille qui des 5,439 francs exportés en 1851 passa à 1,517,800 francs en 1861

        Le 20 Février 1853, le Second Empire était proclamé. La Banque de La Réunion commença ses opérations avec les  fonds de la Caisse d'Escompte et de  Crédit qui disparut. Ceux qui avaient eu la flair de racheter leurs coupons aux anciens propriétaires démunis se retrouvèrent gros actionnaires et Gabriel de Kerveguen le premier d'entre eux  «  avec plus de 2,000 actions, alors que le nombre d'esclaves dont il était le maître en 1848 ne lui aurait permis de posséder que 260 environ. La différence représentait 'achat de plus de 10,000 bons », selon Jean Claude Felix Fontaine.

        Les Senatus Consultes des 21 et 24 Juillet 1854, créèrent à Paris un Comité Consultatif des Colonies et localement un Conseil Général. Selon Delabarre de Nanteuil, les attributions de ce Conseil Général, dont les membres étaient nommés moitié par les Conseils Municipaux et moitié par le Gouverneur étaient purement consultatives, mais leur avis suffisamment puissant pour rétablir l' Octroi de Mer qui avait été déclaré illégal par le Tribunal. La nomination des premiers conseillers fut ratifiée par arrêté gubernatorial du 8 Février 1855  et dès le 5 Juin l'Assemblée émet un voeu favorable à l'extension des opérations du Crédit Foncier de France . Son délégué à Paris s'agite dans le même sens et « dans la presse locale , c'est un concert d'éloges pour l'institution bienfaisante »

        L'année 1856 fut remarquable: fondation de la Société des Sciences et des Arts, de l'Association des Anciens Elèves du Lycée, du Noviciat et de la Maison-Mère  des Filles de Marie, d'un Hospice de Vieillards et enfin l'ouverture à la Providence d'une nouvelle Ecole Professionnelle confiée comme le pénitencier de l'Ilet à Guillaume aux Pères du Saint Esprit. Enfin, le 15 Août, aura lieu, place du Gouvernement, l'inauguration de la statue en bronze de La Bourdonnais

        Selon André Scherer, « le cours du sucre étant spéculatif, il y avait nécessité de mettre toujours plus de terres en cannes.  Pour les trouver, les planteurs hypothéquèrent  leurs terres » . Le Senatus Consulte sur la transcription ( pour rendre les hypothèques apparentes au public) est du 7 Juillet 1856, et il fut promulgué localement le 18 Décembre suivant

        Avant 1848, par principe les  « Blancs » ne pouvaient cultiver leurs terres. Dès 1845 certains commandeurs, qui maîtrisaient les façons culturales avaient  été  « associés » et versaient une part de fruits au propriétaire. Après 1848, d'une part ce système se généralisa, d'autre part les  « noirs de pioche », leur contrat expiré, désertèrent les « habitations ». Il fallut avoir recours à de la main d' oeuvre importée qui n'avait pas de qualification et personne pour la former. D'où cette agriculture extensive et plus tard l'usage de guano pour fertiliser les terres épuisées.

        En 1856, se produisit l'incident du « Charles et Georges »: le gouverneur portugais du Mozambique, sous prétexte de traite déguisée, confisqua le navire, condamna le capitaine aux galères et réclama une forte indemnité à l'armement. Cet incident mit fin à l'importation de travailleurs mozambicains. Par contre l'immigration indienne, malgré les fortes réticences anglaises, n'a jamais été stoppée, même si elle est tombée de 9,000 en 1855 à 2,000 en 1858-60

        Au mois de Décembre, Madame Delisle, qui s'était beaucoup impliquée dans les oeuvres de charité ( ce fut la créatrice de l'ouvroir de l'ilet Bethléem dans la rivière des Marsouins), dut regagner la Métropole pour des raisons de santé. En 1857, on entreprend les travaux d'un second  « Chemin de Ceinture » à une altitude moyenne dans l' Ouest de 600 mètres.  Cette route  « Hubert Delisle » n'existe encore que par tronçons: entre la rivière de l'Est et la ravine Batardeau dans les hauts de Sainte Anne), du Guillaume à la Chaloupe Saint Leu et du Bras de Pontho aux Lianes

        Au mois de Janvier 1858, Hubert Delisle rédigea pour le Conseil Général une adresse constatant l'état de prospérité de la Colonie:  « En 5 ans, sans augmentation d'impôts, les recettes localessont pasées de 1,800,000 francs à plus de 5,000,000 de francs »

        Cependant, à son arrivée, son successeur, le Baron Darricau constatait que  « les plus grandes richesses sont concentrées en quelques mains en présence de la pénurie du plus grand nombre, constituant une situation pleine de dangers ». Il craignait une  « explosion sociale » qui ne vint ni tout de suite, ni d'où il la redoutait, mais d'autres malheurs fondirent sur la Colonie qui atteignait un sommet de prospérité: les exportations de sucre gonflèrent de 20,000 tonnes en 1850 à 72,000 tonnes en 1860 . Par contre les épices avaient tendance à disparaître: la reconversion avait entrainé un concentration des terres, symbolisée par la  constitution par les Kerveguen en deux générations d'un domaine de 30,000 hectares. Les  « petits blancs » ruinés colonisèrent Salazie à partir de 1830, les Plaines  et Cilaos à partir de 1840. A la fin du siècle beaucoup partirent pour Madagascar après la conquête de 1895 L' implantation de fermiers réunionnais dans le moyen ouest malgache, aux environs de la rivière Sakay en 1952 est le dernier avatar de cette  « soif de terres nouvelles » qui avait saisi une population de familles nombreuses dont les héritages étaient  « mités » à chaque génération par l'application des dispositions de la Coutume de Paris, puis du Code Civil

        Catastrophes en chaîne  

        En 1859, c' est de Quiloa, sur la cote d'Afrique, qu'un vapeur de l'armement Rontaunay, le Mascareignes, arriva avec un chargement de travailleurs. En raison de l'approche d'un météore, on abrégea les formalités de débarquement: il n'y avait toujours pas de port et les navires se sauvegardaient en se maintenant dans le  « demi-cercle maniable » la plus loin possible du centre du cyclone. En l'occurence cette patente nette imprudemment délivrée amena une épidémie de choléra qui  fit d'importants ravages, mais qui épargna miraculeusement Saint Leu. Telle est l'origine du sanctuaire et du pélerinage annuel de La Salette ( 19 Septembre)

        En 1860, le 11 Février, un terrible ouragan détruisit le premier pont suspendu de la rivière de l'Est, qui avait construit dans le delta  les eaux  torrentielles après avoir remblayé leur passage habituel au niveau du tablier, démolirent les accès. Les communications furent rétablies au moyen d'une chaussée construite au fond de la rivière et d'une passerelle qui la dominait de 6 mètres, mais l'ouvrage était constamment menacé par les divagation des eaux. Les travaux de maçonnerie entrepris sur les plans de l'ingénieur Bonnin  furent abandonnés en 1867 pour raisons budgétaires. La reconstruction en haut de l'escarpement de ce qui est devenu  « l'ancien pont suspendu » a été commencée en 1889 suivant le plan d' Arnodin et son inauguration n'aura lieu qu'en 1894

        Le 26 Février, une nouvelle bourrasque mit beaucoup de navires en état de détresse et la Colonie décida de reprendre les travaux du port de Saint Pierre qui avaient été arrêtés par l'épuisement des sommes provenant de la souscription et de la subvention, suivant les plans de Prosynski. Pour cela on dut surseoir  à la construction à Saint Denis de l' Hôpital Colonial

        Société de Crédit Colonial

        Et le 24 Octobre un décret impérial d'une Société autorisa la fondation à Paris d' une Société de Crédit Colonial, dont le but était de favoriser la construction  « d'usines centrales pour faire face à la concurrence des betteraviers que l'habitation sucrière traditionnelle ne pouvait vaincre ». Ce décret fut promulgué à La Réunion le 1er Janvier 1861, mais dès le 11 Avril   à la requête d'un  « grand propriétaire » l 'Administration locale demande plusieurs modifications; il faut faire de  cette institution éminemment utile en elle même un moyen d'assistance efficace et pratique  à la portée de l'agriculture locale »

        Cette société au capital de 3,000,000  de francs avait pour objet de prêter à long terme les sommes nécessaires à la construction de sucreries dans les colonies françaises ou au renouvellement  et à la modernisation de l'outillage des sucreries existantes.

        En Martinique, selon Armand Nicolas,  « ces prêts créaient des obligations égales à leur valeur, obligations qui pouvaient être négociées. Tout autre opération lui était interdite. Jusqu'en 1863, il n' accorda que deux prêts: l'un à M. Eustache, gros négociant de Saint Pierre, propriétaire de 929 hectares à Trinité, l'autre au Baron de Lareinty. Ces prêts servirent à la construction d'une part de l'usine du Galion, d'autre part  de l'usine Lareinty au Lamentin. Ces deux usines furent montées par la Maison Cail qui y envoya l'ingénieur Bougenot chargé également de fonder une  « agence Cail » en Martinique, avec pour objectif d'étudier le montage d'autres usines »

        En Guadeloupe, selon Aruno Lara le gouverneur Frébault s'occupa de l'amélioration du port de la Pointe à Pitre, qui  était devenue d'une utilité urgente: les sables, la vase formaient une couche nuisible au mouvement et au séjour des bâtiments dans la rade. L e Conseil Général avait demandé le curage et sollicité une subvention de la Métropole: un décret du 28 Juillet 1860 autorisa les travaux: la dépense avait été évaluée à 700,000 francs et l'Etat accorda une somme de 170,000 francs pour l'achat du matériel.

        A La Réunion, selon Jean Claude Félix Fontaine,  « l'année 1860 commença par un événement considérable pour la Colonie, auquel personne ne s'attendait: Gabriel de Kerveguen meurt à Paris le 4 Mars, victime d'un accident. Il y était venu, pour la deuxième fois consécutive  « afin de défendre directement auprès des ministères ses projets de développement de la Colonie »

          «  Concentration des terres dans le Sud »

         « De 1838 à 1852, Gabriel de Kerveguen et Montbel Fontaine ont constitué un domaine foncier de plus de 850 hectares sur la commune de Saint Joseph, formé de trois habitations entre la rivière des Remparts et la ravine de Basse Vallée.  Leurs achats en commun cessent lorsque Gabriel saisit l'opportunité d'agrandir son domaine personnel à Saint Pierre et n'investit plus à Saint Joseph. Son choix permet alors à Montbel de consacrer ses revenus à l'extension de so propre patrimoine à Saint Philippe. Les conditions sont favorables, car depuis l'abolition de l'esclavage, de nombreux petits propriétaires  se trouvent sans les revenus du travail de leurs Noirs e sont bientôt dans l'obligation de vendre leurs terres pour subsister »

        Le règlement de la succession entre les héritiers de Gabriel de Kerveguen consacre la rupture avec Montbel Fontaine et amène son indemnisation part rachat en Septembre 1861 de ses parts dans la société foncière pour 800,000 francs environ.  Montbel continue à apporter ses cannes à l'établissement de Vincendo, mais rêve de construire  « son » usine du Baril.  L' eau, si nécessaire à la fabrication du sucre, se trouve à proximité, à une centaine de mètres en allant vers le rivage. Il suffira de la pomper et de la canaliser jusqu'à l'usine

        Construction de l'usine du Baril

         « La Commission de La Réunion chargée d'accorder les prêts est constyituée le 11 Juillet 1861.  Dès sa mise en place, Montbel demande à l'ingénieur Morin, représentant les Etablissements Derosne et Cail d'établir le devis pour les  « divers appareils et machines à commander et à installer à Saint Philippe ».  Il lui faudra un moulin, deux grandes batteries Gimart de 1834, huit grandes  « basses températures » mises au point par Martial Wetzell en 1837 ( Explication: à pression atmosphérique normale l'eau bout  et s'évapore à 100 °; sous vide il faut moins de température et partant moins de combustible: d'où les caisses d'évaporation successives dans lesquelles le jus se transforme en sirop à une température s'abaissant pendant que le vide s'accroit. C' est ce qu'on appelle le triple ou quadruple effet), huit turbines, vingt cristallisoirs et autres matériels » En bref, avec les, différentes constructions nécessaires, Montbel doit au départ investir pour 918,644 francs sur devis. Comme il dispose de 800,000 frs, il sollicite un prêt de 500,000 frs et demande à Ernest Chabrier, propriétaire de l'usine du Gol, résidant à Paris, de le représenter auprès du siège de la banque. Ayant réuni toutes les pièces nécessaires à sa demande de crédit, Montbel dépose son projet à la fin de l'année 1861.

        En 1862, alors que selon André Scherer, la dette hypothécaire des planteurs se montait déjà à 39 Millions de francs, le Crédit Colonial, sur avis favorable de la Commission ad hoc accorda en 1862-63 quelques prêts, par exemple 700,000 frs à Pierrefonds,  500,000 frs à Montbel Fontaine,  350,000 frs à Beauvallon et 115,000 aux Trois Frères (Bédier). Parallèlement 7,000 travailleurs indiens furent accueillis à la Grande Chaloupe

        Conventions franco-anglaises sur l'immigration des travailleurs indiens

        Selon Michèle Marimoutou-Oberlé,  « Forts de l'appui des négociants, les colons demandent au gouvernement impérial de traiter le recrutement d' engagés anglo-indiens...Une convention portant  sur le transfert de six mille travailleurs agricoles de l'Inde britannique vers la colonie Française de La Réunion est signée le 1er Juillet 1860. Cette première convention laisse place le 1er Juillet 1861 à un accord plus complet. Le décret impérial du 10 Août 1861, tout en ne limitant plus le nombre des engagés, étend aux Antilles les termes du précédent texte et comporte un article supplémentaire qui autorise les Anglais à suspendre la convention au cas où elle serait mal appliquée »

         « Entre 1800 et 1870, l'Inde a connu une forte expansion démographique: la population totale s'est accrue de 150 Millions de personnes. Par l' Acte de 1858, l'économie indienne a subi de grands bouleversements: pour permettre le développement des filatures de Manchester, l'Angleterre fait copier, puis exécuter par les machines anglaises les mousselines, soieries et cotonnades hautement réputées, que les artisans indiens fabriquaient traditionnellement et en inonde le marché »

         « Face à cette concurrence, les tisserands indiens ont été obligés de baisser leurs prix; les bénéfices diminuent tellement qu'après avoir dans un premier temps renvoyés leurs aides, nombre d'entre eux deviennent agriculteurs, non pas pour faire des cultures vivrières, mais au service du coton, qui envahit les surfaces cultivables, afin d'alimenter les fabriques anglaises »

         C'est ce qui explique que « Parmi ces immigrants, le groupe des tisserands est prépondérant,  suivi  par celui des parias.  Peu d' engagés sont issus de castes traditionnellement attachées à la terre! »

         « Les lazarets de la Grande Chaloupe ont été spécialement construits à partir de 1861 pour accueillir la foule de travailleurs indiens que laissait prévoir la Convention et offrir ainsi un lieu de quarantaine  propre à éviter la transmission de maladies aux insulaires » Le choléra de 1859 devait hanter toutes les mémoires et on comprend la rapidité d'exécution: « Dès 1861 commencent les procédures d'expropriation des parcelles situées sur la rive gauche appartenant à M. de Jouvancourt et celles de la rive droite propriété de la famille Dugand. Les travaux sont réceptionnés en décembre 1861, mais jusqu'en 1863 les lazarets ne sont qu'un chantier »

        1863  Année désastreuse

        Selon Cinget, le 6 Janvier, l'île fut secouée par un tremblement de terre. Le 2 Février un premier cyclone provoqua une mer démontée qui ravagea les côtes: Tous les ponts de marine , à l'exception de ceux duu Bourbier et du Butor, furent arrachés. Le Barachois de Saint Denis fut en partie démoli. Le village de La Possession fut presque détruit et  le cimetière de Saint Paul profondément défoncé ( 1500 cercueils furent déterrés et emportés par les vagues)

        Le 11 Février, un nouveau cyclone compléta l'oeuvre de destruction: certains navires précédemment malmenés, furent coulés. Enfin les 20 et 21 Février,un autre ouragan agit sur les récoltes, les arbres et les maisons: profitant du sol détrempé, il laissa un  amoncellement de ruines.

        Les travaux de la Cathédrale de Saint Denis, dont les murs étaient montés furent définitivement abandonnés. Elle deviendra la  « Cathédrale Cassée » dont les pierres serviront à reconstruire le Grand Lycée après son incendie en 1910.

        Le Crédit Colonial devint le Crédit Foncier Colonial

        Par décret impérial du 30 Août 1863, la Société vit ses statuts modifiés, son appellation changée son capital porté à 12 Millions de francs et elle fut désormais autorisée à consentir sur hypothèque aux propriétaires, même non sucriers, des prêts remboursables par annuités comprenant les intérêts. Ces taux ne pouvaient dépasser 8 % , la durée pouvait atteindre 30 années et la première annuité était prélevée d'avance. Jean François Cail se retira alors du Conseil d' Administration.

        Une Convention, en date du 8 Septembre 1863 entre la Colonie et le C.F.C. Prévoyait que d'une part la Société s'engageait à consentir des prêts à concurrence de  10 Millions de francs, d'autre part et en contrepartie la Colonie s'obligeait à garantir, dans la limite de 250,000 francs par an , les pertes que le C.F.C. Pourrait éprouver au cours d'un exercice.  Décret et Convention furent promulgués à La Réunion par arrêté gubernatorial du 3 Décembre 1863

        Faits marquants de 1864 et 1865

        Déjà , en 1858, une coulée du volcan allant jusqu'à la mer avait recouvert la route impériale sur une longueur de 400 mètres et une hauteur de 4 mètres. Une nouvelle coulée suivit le même chemin: elle avait plus de 3 mètres d'épaisseur et sur son passage elle détruisit les restes de la forêt épargnés six ans auparavant.

        Compte tenu de l'endettement du monde agricole ( 39 Millions) et des taux d'intérêt pratiqués ( 18 % ), dès l'annonce de la nouvelle réglementation, les demandes affluèrent et crevèrent le plafond puisqu'elles atteignirent 11 Millions de francs

        En revanche le nombre de travailleurs immigrés tomba à 3,000 et les exportations de sucre à 40,000 tonnes, mais on estimait ces difficultés conjoncturelles , qu'une seule récolte de 72,000 tonnes remettrait le pays à flot et on demanda une augmentation du  volume de crédit

        Le 26 Juin 1865, le plafond des prêts fut relevé de 10 à 20 Millions et la garantie de la Colonie de 250 à 500,000 francs

        Les effets cumulatifs des cyclones de 1863, les ravages du « borer », ce parasite qui  « vidait par forage » les tiges de canne à sucre et probablement le manque de compétence des propriétaires et des nouveaux travailleurs firent tomber la production de sucre de 47,800 tonnes en 1863 à 26,129 tonnes en 1868;

        Premières escarmouches entre la Colonie et le C.F.C.

        Les premières annuités, venues à échéance le 30 Septembre 1866, demeurèrent en grande partie impayées. Le C.F.C. appela la Colonie en garantie, mais cette dernière excipa du privilège de discussion en invitant  la Société à faire exécuter les gages. C'est ainsi que furent vendues aux en chères les propriétés de Moka ( Sainte Marie ), Bras Madeleine ( Saint Benoît) et Maison Rouge ( Saint Louis). Malgré cet éclectisme géographique, seule cette dernière propriété trouvera preneur à la barre du Tribunal de Saint Pierre le 12 Mai 1867 en la personne de Edevin Hoareau.

        Arrêt des travaux  du pont de la Rivière de l' Est et du Port de Saint Pierre

        Les adjudications ayant laissé un déficit, la Colonie est de nouveau appelée à le régler, en exécution de la Convention du 8 Septembre 1863, signée d'autant plus facilement que d'aucuns étaient persuadés que les débiteurs règleraient leurs dettes et qu'on y aurait pas recours

        La Colonie jouit de l'autonomie financière et les budgets doivent être établis en équilibre.  Or la diminution de la production a entrainé une contraction des recettes. Même s'ils avaient adopté une attitude dilatoire envers le C.F.C., les Administrateurs savaient que les sommes réclamées par la Société étaient dues. Ils décidèrent alors et de suspendre les investissements et d'arrêter les travaux d'une part des maçonneries de la Rivière de l'Est, réalisées sur les plans de Bonnin, d'autre part du port de Saint Pierre, où, contrairement à ce que l'on avait espéré on rencontrait de  grandes difficultés dans le creusement du récif corallien

        A ce moment , 770 mètres de jetées avaient été réalisées et le coût des travaux, y compris les 400,000 francs de matériel se montait à 2,059,000 francs  (Métropole  765,000 – Colonie  752,000  - Commune de Saint Pierre 507,000 et Souscription 35,000). La Colonie transmit à la Commune l'entreprise, le matériel et 2 kilomètres de Pas Géométriques. Peu après, cette dernière mettait fin au chantier.

        Cas «  exemplaire » de l' Usine du Baril

        Le contrat du prêt de 500,000 francs avait été signé le 17 Avril 1862, et les travaux avaient peut-être anticipé la signature. Or     Montbel Fontaine avait entendu parler d'un matériel plus performant et l'ingénieur Morin lui avait recommandé les caisses  « à triple effet » (inventées par son patron Cail), qui entrainaient une dépense supplémentaire de 114,000 francs, pour laquelle il demande et obtient un prêt supplémentaire de 100,000 francs. Les constructions principales sont terminées en Février 1863  « Imposant bâtiment noir, planté d'une cheminée à section carrée et de 26,50 mètres de haut, il se dresse à quelques enjambées au dessus de la route impériale »

        Selon Jean Claude Félix Fontaine, à partir de 1861, le Second Empire adopte une politique de libre-échange qui provoque la disparition des protections fiscales dont bénéficiaient les sucres coloniaux. Or le marché   « se  trouve alors rapidement saturé par une importante production de sucre de betterave, environ 250,000 tonnes, par l'arrivée des sucres de Cuba fabriqué à moindre coût par des  « usines centrales », environ 50,000 tonnes et par ceux des Antilles et de La Réunion, environ 100,000 tonnes »  400,000 Tonnes pour satisfaire un marché de 200,000 tonnes entrainent un effondrement des cours et... une mévente des produits les plus éloignés.;

        En 1862, Montbel a réalisé un bénéfice de 130,000, mais il semble qu'on ait mal évalué les frais de fonctionnement  qui se révélèrent considérables et les 680 tonnes produites en 1863 se traduisirent par un déficit de 200,000 francs, mais Montbel a des réserves et il assura le paiement de la troisième annuité à son échéance le 30 Septembre 1864

         « Par ses performances, l'usine a gagné la confiance de plusieurs planteurs de Saint Philippe qui lui livrent maintenant leurs cannes. Elle produit 900 tonnes de sucre dont 680 pour le seul compte de Montbel. Ce gain de parts de marché provoquera la faillite de l'usine de La Trinité, appartenant à  Edouard  Lacaussade en 1866 »   En résumé,  « depuis 1864, ,le déficit annuel de l'entreprise se situe régulièrement autour de 300,000 francs, somme que Montbel a empruntée alors à Foucques  fils, puis à Selhausen et Bruniquel en 1865 et enfin à tous ceux qui travaillaient pour lui en 1866 » Et il se trouve dans l'impossibilité de régler la quatrième annuité de son emprunt le 30 Septembre.1866.

        Le C.F.C. est inquiet et M. Revercé, directeur local, reçoit de sa direction parisienne l'ordre de trouver un repreneur  afin de ne pas avoir « l'obligation fort lourde de pourvoir à l'entretien et à la faisance-valoir » et éviter à la Société « la grave responsabilité d' une gestion de propriétés que ses statuts n'ont pas prévue et pour laquelle elle n'est pas organisée »

         « Au début de 1867, la crise est avérée: Déjà des créanciers demandent des saisies pour se rembourser: Hippolyte Serveaux provoque la vente des meubles de la maison de la rue de la Plaine à Saint Pierre; R. Lauratet et A. Le Roy celle  de 42,67 ha de cannes sur pied et l'administration des contributions indirectes celle de 19,000 litres de rhum »

        Finalement, après de multiples procédures et la mise sous séquestre, la vente aux enchères de l'usine est fixée au 27 Octobre 1868 et elle aura lieu en huit lots. Les héritiers Kerveguen rachètent 15100 francs le terrain qu'ils avaient vendu à Montbel pour 20,000 francs en 1858.La maison de Saint Pierre reviendra à Félix Leclerc.  «  M. Revercé et M. Vel sont satisfaits: le C.F.C.  vient de se rendre propriétaire de l'établissement du Baril avec son usine, ses dépendances, ses logements, ses terrains et les contrats de 402 engagés » pour 300,000 francs. Ils avaient coûté à Montbel Fontaine  trente ans d'efforts, de courage, de ténacité et un investissement de 1,600,000 francs

        Note: Ces chiffres sont comparables à ceux enregistrés par Nicole Robinet de Lasserve au mois de Juin  1833 lors de la mise en faillite de l'usine centrale  « à quatre cheminées » du Colosse qu'il avait fait construire à Cambuston. .Cette faillite avait été provoquée par une succession  de cyclones et de pluies torrentielles en 1829-30, qui avaient dévasté plantations et bâtiments.

        Emeute à Saint Denis du 2 Décembre 1868

        La loi du 5 Juillet 1863 avait aboli la censure de la presse et de violentes polémiques s'étaient élevées entre le « Moniteur » qui avait perdu son privilège d'organe officiel, le « Journal du Commerce » ;libéral et anticlérical et  « La Malle », feuille ultramontaine fondée en 1859

        L'état de faillite générale suscita l'exaspération et l'apparition d'un journal clandestin «  Le Cri d' Alarme », dont les feuilles étaient jetées la nuit par dessus les murs. « Violent d'allure, attaquant avec aigreur le tribunal, les actes de l' Administration, publiant des pamphlets contre les personnalités en vue, il ne fut pas étranger par ses articles provocateurs aux évènements » nous dit Henri Azema.

        Au mois d' Octobre arriva à La Malle Charles Buet, jeune journaliste envoyé par Louis Veuillot, qui se fit immédiatement remarquer par ses propos agressifs. Le 29 Novembre 1868, sous prétexte qu'il aurait commis un attentat à la pudeur, un premier charivari fut organisé devant son domicile. Il était absent et il n'y eut pas de mal. Le lendemain une nouvelle réunion devant la maison d'un des propriétaires de  « La Malle » dégénéra et un certain nombre de  « casseurs » allèrent piller le Collège Sainte Marie ( actuelle Collège Saint Michel). Les émeutiers voulurent s'en prendre  aux établissements de la Providence, mais ils en furent empêchés par la troupe

        Le 1er Décembre, les chefs d'émeute organisèrent une assemblée délibérante et votèrent plusieurs résolutions dont le renvoi du Directeur de l' Intérieur de Gaudin de Lagrange.( qui avait suscité leur ire par l'octroi d'une subvention de 4,000 francs audit Collège Sainte Marie), l'expulsion des Jésuites, la laïcisation des Etablissements de La Providence  et...le suffrage universel

        Pour protester contre cette atteinte à son autorité et avoir l'occasion de l'affirmer solennellement, le Contre Amiral Dupré décida de rassembler les troupes et la garde nationale et de les passer en revue devant l' Hôtel de Ville. Mais l'heure prévue (18 heures ) était trop tardive. La manifestation fut annulée mais  trop tard pour avertir la population qui s'était déjà rendue sur place. L'ordre de dispersion déclencha un bagarre. Attaqués les soldats, sous les ordres du Commandant Massaroli, ripostèrent et après sommations chargèrent la foule. Selon Dureau Reydellet, on releva sept morts et de 20 à 40 blessés.

        L'état de siège fut proclamé pour six mois, les troupes casernées et la milice convoquée. La police réussit à découvrir les auteurs du «  Cri d' Alarme ». Il s furent condamnés à de la prison et à de fortes amendes, mais bénéficièrent de l'amnistie accordée pour le centenaire de la naissance de l' Empereur Napoléon 1er. Par ailleurs:

  • - Le directeur de l' Intérieur partit pour La Martinique
  • - La subvention de 4,000 francs fut annulée et le Collège ferma ses portes en 1869
  • - L' Ecole d' Agriculture de la Providence, fondée par Hubert Delisle, fut dissoute et le pénitencier transféré à l' Ilet à Guillaume   
  • - Enfin le 25 Octobre 1869, le Contre Amiral Dupré fut remplacé par de Lormel, qui, si l'on excepte le Commissaire Général Sarda Garriga, fut le premier gouverneur civil

        Processus constaté en Martinique

        Selon Armand Nicolas, «  En 1863, le Crédit Colonial se transforma en Crédit Foncier Colonial, avec un capital de 12 Millions de francs. Cette fois il pouvait consentir des prêts fonciers. Il s'engageait à investir un minimum de dix millions de prêts dans chaque colonie, à condition d'avoir la garantie de la Colonie »

        Grâce à ces prêts, des propriétaires se libérèrent de leurs hypothèques et consolidèrent ainsi leurs habitations. Ils permirent aussi la construction de nouvelles usines. Une véritable frénésie s'empara de tous ceux qui disposaient de biens et d'argent pour garantir un emprunt. L' usine du François, créée par la société en commandite par actions « Bougenot, Quenesson, Guillet et Cie », au capital de 1,210,000 francs, va servir en 1869, pour sa première année de fonctionnement un dividende phénoménal de 50 % du capital; la moyenne fut de 25 % au cours des dix premières années. Dans cette société, Cail détenait 460 actions, Eustache, propriétaire de l'usine du Galion et beau-père de Bougenot, 100 actions, la Compagnie Générale Transatlantique 100 actions. L'usine du Robert fut terminée en 1868. En 1871, six autres usines furent achevées:Rivière-Salée, Petit-Bourg, Dillon, Simon, Marin, Trinité, . Six autres étaient en construction »

         « De grands travaux furent entrepris pour créer à Fort de France un port offrant toutes les ressources des grands ports de la Métropole. On consacra  2,800,000 francs à la construction  d'un bassin de radoub (110 mètres) pouvant recevoir les vaisseaux de guerre et les paquebots du plus grand type. En 1867, fut achevé le creusement du Carénage et la construction de quais destinés à la Compagnie Générale Transatlantique ( 1,750,000 frs) »

        Processus constaté en Guadeloupe

        Selon Aruno Lara, «  Le 31 Août 1863, un décret autrisa  les opérations du Crédit Foncer Colonial. Cet établissement, fondé pour une durée de 60 ans, possédait un capital de 12 Millions,divisé en 24,000 actions de 500 frs  chacune. Il était administré par un conseil de 15 membres. Différents arrêtés ont réglé par la suite la marche des opérations du Crédit Foncier Colonial (4 Janvier et 13 Mai 1873, 16 Juillet 1886). Le chiffre des prêts avait été fixé à 10 Millions; par convention  du 14 Mai 1886, il fut porté à 20 Millions et à 500,000 frs de garantie coloniale ....Le 4 Avril 1869 avait lieu l'inauguration de l'usine d' Arbousier, placée aux portes de la ville de Pointe à Pitre. C'était la réalisation d'une grande idée: accélérer le travail de la fabrication du sucre de canne, substituer des machines à vapeur aux ailes des moulins à vent installés depuis la colonisation. D'autres usines furent aussitôt crées sur tous les points de la colonie »

        Raisons probables de la divergence des résultats

        Selon Armand Nicolas, « De 1850 à 1907, la production mondiale de sucre grimpa de 1,400,000 tonnes à 12,000,000  de tonnes: le sucre était devenu un produit de consommation courante et le sucre de betterave tenait la première place. Par ailleurs à la fin du XIXe Siècle de nouveaux gros producteurs de sucre de canne (Cuba, Brésil, Hawaï, Indonésie etc) , offrait des prix inférieurs  à ceux de la Martinique. En 1907, la part du sucre antillais dans le marché mondial était inférieurs à 1 %. Une goutte d'eau dans un océan de sucre. Il était loin le temps des « îles de l'or blanc ». La loi de 1884 obligea les sucres coloniaux à venir dans les ports de France, alors qu' auparavant la moitié était vendue avantageusement à l'étranger »

        Voilà la première raison: les sucres réunionnais ont toujours été vendus en France et ont subi de plein fouet la concurrence de la betterave. Aux  Antilles la crise sucrière n'a éclaté qu'après 1883 alors que tout l'équipement industriel avait été réalisé. A La Réunion, mise à part celle du Baril, seule l'usine de Bois Rouge a été modernisée partiellement en 1864 grâce  au C.F.C. Quartier Français sera transformée par de Kerveguen vers 1872, à un moment où le C.F.C. ne consentait plus de prêt

        Selon Armand Nicolas, «  Dans le même temps (vers 1900) le rhum, qui jusqu'alors apportait des recettes supplémentaires et compensait les pertes sur le sucre fut lui aussi touché par la crise . En 1898, 152,000 hectolitres rapportaient 7,200,000 francs. En 1901, 144,600 hectolitres ne donnaient plus que 4,200,000 francs »

        Selon un tableau publié par Alain Philippe Blérald,  la production de rhum de la Martinique est passée de 2130 hectolitres en 1820, à 10776 ,hl en 1850, 80,443 hl en 1880 et 150,070 hl en 1898. Pour la décennie 1890-1900, le même en prenant pour unité la litre de rhum à 55° indique les exportations ont été de

            Maurice             3,240,460

            Guadeloupe        2,887,164

            Réunion        1,651,000

        En clair Martinique et Guadeloupe exportaient presque dix fois plus de rhum que La Réunion

        Enfin selon Armand Nicolas, en Martinique  « les petits propriétaires se livrèrent aux cultures vivrières, reprirent celle du cacao et du café. En 1847, il y avait 1,586 exploitations vivrières; en 1888, au lendemain de la crise sucrière, elles passaient à 8,586 » Selon Aruno  Lara, la Guadeloupe, qui avait exporté 20,453 tonnes de sucre en 1848 et 28,800 en 1860 en expédiera 40,108 tonnes en 1878 et produira 59,524 en 1883, qui   sera  sa plus belle année; « En 1883, les travaux des cultures vivrières occupaient 23,149 travailleurs ».

        Inauguration du Canal de Suez

        Le 17 Novembre 1869, un convoi;de 69 vapeurs, avec ou sans voiles, précédé du yatch royal l' « Aigle » sur lequel avait pris place l' Impératrice Eugénie passa ai fil du canal de la Mer Rouge à la Méditerranée. La France, par delà les siècles, renouait avec les anciens Egyptiens qui avec leurs moyens avaient déjà créé une voie maritime du Nil à la Mer Rouge.

        La concession du 25,11,1854, ratifiée par les firmans du Pacha Saïd en date des 30,11,1854 et 5,01,1856, est contemporaine de la lettre adressée par Hubert Delisle au ministre pour lui annoncer la décision de creuser un port à Saint Pierre. Les travaux commencés, à Port Saïd en 1859, furent interrompus de 1863 à 1866, puis terminés en 1869.

        Au début le canal, inaccessible aux voiliers, fonctionna au ralenti, puisque la première année, seuls 4876 vapeurs de 1,000 tonneaux en moyenne l'empruntèrent. Mais lors de sa nationalisation par l' Egypte en 1956, 14,600 navires de 8,000 tonneaux en moyenne l' empruntaient chaque année. Il fut amélioré en permanence: c'est ainsi que sa longueur passa de 52 klm à 173, sa largeur de 44 m à 110 et son tirant d'eau de 22 à 35 pieds

        Sur le plan technique, cet ouvrage creusé dans un terrain analogue à notre cône de déjection de la rivière des Galets, permit aux navires à vapeur et à hélices ( la Cunard mit en chantier son dernier navire à roues à aubes en bois en 1853) de passer rapidement de la Méditerranée à l 'Océan Indien. Pour mémoire: le premier navire de ligne à vapeur français fut le Napoléon construit en 1850. Les Anglais ripostèrent en mettant en chantier l' Agamemnon en 1852. L' hélice marine , mise au point par Sauvage en 1837, avait été adaptée aux bateaux en 1839.Mais  c'est d'une part l'invention en 1877 du convertisseur Thomas permettant la fabrication de chaudières en acier à haute pression, d'autre art celle, en 1883, de la turbine à vapeur qui permit aux navires ainsi propulsés de prendre un pas décisif sur les bateaux à voiles.

        Les rotations régulières, indépendantes des vents et des courants provoquèrent une surabondance du tonnage et la disparition d'une figure familière de l' Océan Indien, le  « Country Captain », propriétaire de son navire , se déplaçant dans la zone au gré des chargements offerts. Notre compatriote Jean Bertho dut abandonner son  « Emilie »pour devenir lieutenant , puis capitaine du nouveau port de la Pointe des Galets. Mais n'anticipons pas.

        Projet de port à Saint Paul

        En 1867, les travaux du port de Saint Pierre avaient été abandonnés et une tentative pour les reprendre l'année suivante avait échoué, le récif et probablement le basalte qui se trouvait dessous étant trop difficile à creuser. C'est pourquoi, en 1869, Gilles François Chrestien, notaire et conseiller général à Saint Paul,lance le projet d'un port à établir dans l'étang de Saint Paul et en parle à Pallu de la Barrière, commandant de l'aviso stationnaire  « Le Diamant »

        Ce Chrestien était un homme entreprenant puis qu'à son instigation le 11 Mai 1869 une Société Anonyme par actions était constituée : elle avait pour but l'installation d'une ligne télégraphique entre Saint Denis, La Possession et Saint Paul sous la direction de Ferdinand Lacaze. Les travaux furent rondement menés puisqu' un arrêté du 29 Juillet 1870 autorisait la mise en service de la ligne. Le lendemain, on supprimait les vigies 2, 3, et 4 qui, depuis Regnault scrutaient l'horizon pour repérer les navires de passage et assureraient les transmissions entre Saint Denis et Saint Paul et vive-versa .  Les sommes ainsi économisées, tant sur le personnel que le matériel, furent attribuées à la Société du Télégraphe  Electrique

        Pallu de la Barrière quitta La Réunion au mois de Juin 1869 avec la ferme intention d'intéresser son frère financier à Paris et de rencontrer Ferdinand de Lesseps. Une dépêche ministérielle en date à Paris du 25 Avril 1870 confia à l' Ingénieur Morlière une mission pour l'étude d 'un projet de port à La Réunion et notamment le choix de l'emplacement et le mode de construction. Il s'embarqua sur le paquebot des Messageries  du 14 Mai 1870.

        Pallu de la Barrière et Morlière sont passés par Suez et même si le premier a emprunté le chemin de fer que les Anglais avaient construit à travers l'isthme, ils n'ont pu qu'être frappés par la similitude d'aspect qui existait encore en 1952 entre la rive asiatique du Canal et la savane allant de la gare de La Possession  au magasin S.H.E.R.. du Port

        Projet de Port à la Pointe des Galets

        La guerre franco-allemande, la défaite de Sedan, la déchéance de l'Empire, la reprise en mains versaillaise n'ont pu empêcher la nomination le 4 Février 1873, avant même l'élection à la présidence du Maréchal de Mac Mahon,  de deux commissions, l'une nautique et l'autre mixte, pour examiner le projet de port de Pallu de la Barrière, non pas l'ex Commandant de l'aviso stationnaire Le Diamant, mais son frère, financier à Paris.

        Le 21 Juin 1875, une nouvelle commission était nommée par arrêté du Gouverneur de Lormel, afin d'examiner l'avant projet déposé par MM  Lavalley ( ancien ingénieur, en chef du Canal de Suez) et Pallu de la Barrière en vue de l'obtention  de la concession d'un chemin de fer ayant pour têtes de ligne Saint Benoît et Saint Pierre et venant au port projeté  de la Pointe des Galets.

        Ainsi, le projet reprend l'idée économique émise par l'ingénieur Prosynski en 1861 de  « faire du port le poumon de La Réunion en le reliant à l'ensemble de l'île par la construction d'un chemin de fer. »Et la mise en service du tunnel du Mont Cenis, dit de Fréjus, le 17 Septembre 1871, avec ses 13,656 mètres de longueur, montrait que l'obstacle du massif de la Grande Montagne n'était plus infranchissable. La région sud-est de l'île ne serait plus desservie, mais il est probable que les puissantes rivières de l'Est et des Remparts encadrant le Grand Brûlé, zone naturelle d'expansion des coulées volcaniques , aient inspiré des inquiétudes.

        Les travaux du port et du chemin de fer, déclarés d'utilité publique par décret du 9 Avril 1876, firent l'objet de la loi du 23 Juin 1877 et le 5 Novembre suivant un arrêté du gouverneur Faron autorisait l'ingénieur Blondel et les agents placés sous ses ordres à pénétrer sur les propriétés particulières pour faire les tracés, levers de plans , nivellements, sondages et autres opérations

        MM Lavalley et Pallu de la Barrière créèrent le 28 Février 1878 une société anonyme au capital de 5 Millions qui se vit adjuger l'ensemble des travaux pour une somme totale de 34 Millions avec une garantie d' intèrets de 1,925,000 francs. Le matériel fut immédiatement commandé et le 29 Juin 1878 la Société du ,Port était autorisée à installer un débarcadère provisoire sur le littoral de la Pointe des Galets.

        Reprise par la Commune des travaux du port de Saint Pierre

        On a longtemps attribué à Auguste Babet, conseiller municipal depuis 1875 la responsabilité de la reprise des travaux du Port. Or ce dernier, gérant de société de négoce, ne pouvait ignorer la crise qui perdurait. En réalité, François de Mahy, qui représentait La Réunion à Paris depuis le mois de Janvier 1871 a été élu au suffrage universel Maire de Saint Pierre et Auguste Babet est devenu son adjoint en 1875. Une souscription ouverte en 1878 , n'ayant donné aucun résultat, c'est probablement François de Mahy qui a réussi à obtenir de la Caisse des Dépôts et Consignations un prêt de 1,500,000 francs : les travaux reprirent sous la direction de C. Jacob de Cordemoy et le 18 Octobre 1883 le navire américain  « Lyman » de 700 tonneaux, tiré par le remorqueur  « Mathilde » fit son entrée dans le bassin. François de Mahy avait été réélu député en 1881 et avait laissé sa place de maire à Auguste Babet et c'est ce dernier qui procéda à l'inauguration officielle qui eut lieu le 23 suivant. En 1884, alors que de Mahy est devenu Ministre de la Marine et des Colonies l'année précédente, le port bénéficiera encore de 5 Millions probablement pour augmenter le tirant d'eau de 5 à 7 mètres Selon HO Hai Quang, les obligations n'eurent aucun mal à se placer sur le marché métropolitain, l'Etat ayant donné sa garantie. Selon Daniel Lefevre, ce port « va recevoir deux longs courriers et une dizaine de petits bâtiments...Les recettes du port ne vont faire que baisser passant de 220,450 f; en 1886 à 21,241 frs en 1900. Or la commune devait verser pour le port 227,644 frs par an sur un budget de recettes de 400,000 frs »

        Aux municipales de 1888, Auguste Babet sera battu par la liste conduite le Docteur François Isautier et  Charles Le Vigoureux.

        Construction du Chemin de Fer

        Les travaux du Chemin de Fer commencèrent en 1879 et les propriétaires de parcelles expropriées furent dédommagés à partir du 14 Novembre 1879 pour une somme globale de 50,000 francs.  Il faut préciser qu'une grande partie du tracé passait sur les Pas Géométriques qui faisaient encore partie du Domaine Public, puisque leur aliénation ne fut autorisée que parle décret du 13 Janvier 1922.  A ce moment les terrains concédés après adjudication aux enchères publiques, qui étaient traversés par la voie ferrée, furent grevés d'une servitude de passage au profit du C.P.R.. Précisons qu'avant le désenclavement réalisé par ledit chemin de fer, l'immense majorité de ces terrains indéfrichables était de nulle valeur.

        Le 15 Janvier 1882, le C.P.R. était autorisé à mettre en exploitation la partie du chemin de fer comprise entre Saint Benoît et Saint Louis et l'inauguration officielle eut lieu les 11 et 12 Février 1882. J'ai longtemps cru que c'était à dessein que la ligne n'atteignait pas Saint Pierre. Grâce à la Revue du Cercler Généalogique de Bourbon,  j'ai appris récemment que la livraison de la charpente métallique du pont de la rivière Saint Etienne avait pris du retard. La mise en service de l'ensemble de la ligne fut autorisée par arrêté du 5 Juillet 1882. Comme on peut le constater encore aujourd'hui la gare avait été construite à proximité immédiate du port et la ligne empruntait les Pas Géométriques donné par la Colonie à la Commune de Saint Pierre à l'abandon des travaux en 1867.

        Déchéance du C. P. R.

        Plus d'un siècle plus tard plus tard, les passions se sont apaisées et on comprend d'autant moins les virulentes campagnes de presse de Jules Hermann contre la concurrence déloyale de l'Etat que les dates ci-dessus prouvent que lors de son inauguration en Octobre 1883, Saint Pierre était relié par chemin de fer à Saint Denis et à Saint Benoît, mais les caboteurs devaient subsister et pour pouvoir survivre ont dû abaisser leurs tarifs et concurrencer la nouvelle ligne. C'est ce qui s'est passé lors de la mise en service du tunnel sous la Manche, qui n'est pas au bout de ses peines.

         A la Pointe des Galets, lors du creusement du bassin d'évitement, on tomba sur un banc de basalte dont les sondages préalables n'avaient pas révélé la présence. Cet imprévu nécessita le déplacement à La Réunion de Lavalley lui-même, causa un retard considérable et des frais exponentiels et fit que la mise en exploitation de certaines parties du nouvel ouvrage ne fut autorisée que le 15 Février 1886. Finalement la Compagnie ne put mener à bien  le marché conclu et fut déchue de son privilège à compter du 1er Janvier 1888.

        Raisons de l'échec du Port de Saint Pierre

        A mon avis elles tiennent d'une part des circonstances atmosphériques et elle sont d'autre part d'ordre économique et administratif

        a) Circonstances atmosphériques: Situé au sud de l'île, le site de la Rivière d'Abord reçoit de plein fouet les houles provoquées par les tempêtes hivernales du continent antarctique et c'est peut être pour compenser ce handicap que le siège de l' Administration des Terres Australes et Antarctiques Françaises y a été installé dans un magasin ayant appartenu aux Kerveguen.

        Il y a quelques décennies ces trains de houle n'étaient pas prévisibles et je me suis laissé dire par des contre-maîtres de manutention maritime qui avaient eu l'occasion d'aller travailler en rade de Saint Pierre lorsqu'entre 1929 et 1932 l'effondrement du viaduc de la Grande Ravine avait interrompu la voie ferrée et en attendant que le pont rail-route à double tablier puisse être renforcé et surélevé, que l'état d la mer changeait avec une vitesse déconcertante. Le naufrage récent (2008) d'un plaisancier expérimenté confirme un phénomène constant dans le sud: des pêcheurs de Langevin doivent quelquefois aller reprendre terre à l' Anse des Cascades        Dès 1861, les militaires avaient fait remarquer que les  «gros navires de guerre ne pourraient

pénétrer dans le port et qu'ils ne seraient pas assez protégés des cyclones. Par contre, l'expérience a montré que de  1886 )à nos jours ( en 112 ans) seul le météore de 1932, qui était soit une trombe détachée d'un ensemble plus important, soit un cyclone intense de petite dimension, a été capable de faire rompre leurs amarres     à deux navires de commerce et à  couler un  des deux   

        b) La deuxième raison est d'ordre administratif: Saint Denis était devenue ( à cause de son vent de terre quotidien) la capitale  économique et , selon Daniel Lefevre,  «le lieu d'entrepôt de toutes les marchandises manufacturées importées d'Europe, le siège des banques et des maisons de commerce....En plus la Compagnie des Messageries Impériales, qui avait sa tête de ligne à Maurice n'avait pas l'intention de faire relâcher ses navires à Saint Pierre au moment où le percement du Canal de Suez allait diminuer le trafic»

        Dans la pratique, c'est le cyclone de 1904 qui, en détruisant les trois «marines» et le pont du Gouvernement de Saint Denis, contraignit les entreprises de manutention maritime à rejoindre le nouveau havre qui était pourtant relié de façon sure à Saint Denis et à Saint Benoît                                                                             

In Memoriam                                                        

    Grâce au Docteur Claude Mignard, nous ne pouvons pas ne pas évoquer le destin tragique des frères Arthur et Lucien Biberon, qui s'établirent vers 1890 armateurs à Saint Pierre pour entretenir un trafic de maïs, fruits et légumes avec le Port Louis de l'Ile Maurice A un premier navire la Mignonne s'ajouta bientôt un second

      le Vénérable et les choses s'annonçaient sous les meilleurs auspices lorsqu'un ouragan entraina leur naufrage. Seuls quelques membres de l'équipage du Vénérable purent, grâce à une barque s'échouer à Saint Philippe. «      On ne sut jamais ce qu'était devenue la Mignonne »     Arthur ruiné dut abandonner Saint Pierre pour Sainte Marie. Par la suite Lucien fut tué en duel et Arthur deviendra fou. Quant aux météores qui ont causé le désastre, il s'agit probablement des cyclones des 20 et 29 Avril 1892, qui, selon Jean Bertho, ont convergé vers l' Ile Maurice et dont les centres ont effectué leur fusion au sud de Mahébourg.   

                                                                                    Lire la suite : Port de Saint Pierre


Date de création : 28/04/2009 · 18:36
Dernière modification : 25/05/2009 · 10:22
Catégorie : HISTOIRE DE LA REUNION
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